mardi 1 mai 2018

M - 5 avant le départ

Aujourd'hui, nous sommes à 5 mois jour pour jour du départ. Est-ce qu'on est prêts ? Non, assurément pas. Il y a encore beaucoup de travaux sur le bateau, et notre expérience est bien faible. Est-ce qu'on a hâte ? Oui, évidemment. Hâte de sortir de nos vies réglées au millimètre, des contraintes, du bienséant et de la pensée commune. Hâte de nous bousculer de la torpeur d'un quotidien trop monotone. Vivre la vie, la vraie, l'aventure qui se rythme autant avec les joies intenses qu'avec les doutes et les galères. La Vie où le relationnel et la contemplation l'emportent sur le matériel.
 
On a peur, aussi, un peu. Est-ce que vraiment on est capable de vivre cette aventure de la traversée transocéanique ? En a-t-on mesuré tous les risques, et sommes-nous prêts à tous les courir ? Sylvain aime les défis, mais moi qui suis une casanière angoissée, il me semble essayer de repousser mes limites largement au-delà de ce que je me serais cru capable.
 
Le doute et l’excitation s'entremêlent constamment, et mes émotions font les montagnes russes.



Quand je regarde le chemin que j'ai parcouru, je vois des gamelles, petites et grosses, des avalanches qui ont failli m'enterrer, mais aussi de sacrées victoires sur moi-même, et sur la vie ! Longtemps enfermée dans la bulle invisible de la phobie sociale, j'ai passé des années à essayer d'être transparente, tout en me détestant de m'infliger une telle souffrance. Puis il y a eu LES Rencontres ! Ces rencontres de groupe, auxquelles j'ai participé en y glissant d'abord juste un orteil, partagée entre l'envie de vivre quelque chose de fort, et la peur du regard des autres. Durant les premières, je me planquais dans ma chambre et jouais la montre. Mais ces Autres, bienveillants, m'ont attirée à eux, petit à petit. Et surtout, il y a eu mon fabuleux ami, Louphi, qui au gré de discussions personnelles, devant un feu et une tisane à la main ou en voiture (que j'aime ces trajets partagés !) m'a ouverte à moi-même, m'a aidée à accéder à celle que j'étais et dont j'ignorais même l'existence. Mon ami Chris aussi a été un atout majeur dans ma découverte de moi-même. Merci infiniment à tous les deux !
Aujourd'hui, ma vie est transformée. J'aime sincèrement faire de nouvelles rencontres, et il m'arrive même de les provoquer. Quel plaisir de rencontrer l'Autre, ce cohabitant d'une planète si belle qu'elle en donne le vertige, de découvrir, ou au moins tenter de découvrir la richesse de chacun ! Quelle curiosité de sortir de ma zone de confort pour aller rencontrer l'Humain dans son lieu de vie et avec ses coutumes ! Et je veux initier mes enfants à cela, à distinguer la beauté dans la simplicité d'un échange. A voir chez cet "étranger" qu'on enferme dans des clichés aussi méprisables que dangereux tout ce qu'il a de commun avec nous.

Je veux aussi voir ce que la Nature a de plus beau, et ne le verrai qu'en me dépouillant de ce qui m’enchaîne : les peurs, le socialement "normal", le trop raisonnable. Je rêve de voir les algues phosphorescentes que nos amis nous ont décrites, avec encore des étoiles dans les yeux, je veux contempler  l'immensité de l'océan, et la beauté des animaux et des paysages que l'homme n'a pas encore pu domestiquer. Et je veux voir tout ça maintenant. Parce que la tumeur cérébrale qui a atteint notre fils nous a rappelé, avec une grande violence, que la Vie peux s'arrêter n'importe quand et sans préavis. Pourtant, la précarité de l'existence est une idée que je porte en moi depuis longtemps : j'aime passionnément les coquelicots et les papillons, tous deux de belles espèces sauvages, non domesticables, et caractérisées par une vie bien courte... "Savoure chaque instant de ta vie !", c'est mon crédo. "Dis à ceux que tu aimes combien et pourquoi tu les aimes !", c'est aussi une de mes lignes de vie, mais c'est plus difficile à mettre en œuvre ! Encore des barrières à faire tomber...

Enfin, et surtout, je veux vivre des temps de qualité en famille. Les années écoulées ont laissé des traces. Mon fils a subit un harcèlement scolaire, ma fille a d'importantes allergies alimentaires qui parasitent sa vie sociale et sa gourmandise d'enfant, les deux ont souvent du mal à trouver leur place dans leurs groupes d'amis, et nous ne leur accordons pas le temps que l'on voudrait pour les soutenir et les aider à grandir, ça me désole. Dans notre couple aussi, 15 ans de mariage et un boulot plus que chronophage ont fait la part belle à la routine, et l'absence de communication nous a parfois conduit plus à de la colocation qu'à une vie de couple. J'ai eu envie de partir. Très fort. Mais aujourd'hui je veux rebâtir ce qui peut l'être.
Ces derniers mois, et encore actuellement, des évènements sont venus provoquer des cataclysmes émotionnels, et il me semble que ma tempête intérieure s'autoalimente dans un tourbillon où je perds pied. Il y a quelques jours on a détecté une nouvelle "bosse" sur le crâne de Killian, grosse, effrayante. Peut-être anodine, peut-être messagère d'une nouvelle que j'aurai beaucoup de mal à encaisser... On attend de nouvelles images et l'avis du chirurgien, dans quelques jours, non sans une certaine angoisse.

Ce voyage, c'est donc une bulle intemporelle que j'appelle de toutes mes forces, où les heures ne compteront plus, où face à la beauté et à l'immensité de la Nature j'espère retrouver la paix. J'ai l'espoir que rien ne viendra parasiter notre vie de famille, et que seule la relation authentique aura droit de cité, pour la construction, ou la reconstruction de chacun de nous.
 
La peur face à l'inconnu qui est la mienne et que j'ai évoqué plus haut  est aussi devenue la compagne de nos parents, que notre projet empêche parfois de dormir. Je le comprends, et nous leur sommes reconnaissants de ne pas tenter de nous décourager. Ils nous soutiennent malgré leurs appréhensions, et brillent par leur résilience. Merci, vous êtes tous les quatre merveilleux !

Si c'est bien la traversée de l'Atlantique qui est la plus anxiogène, le danger sera en réalité toujours un peu présent : près des côtes, à l'embouchure des fleuves qui trimballent des troncs et autres débris qui peuvent heurter notre coque, sur les rochers qui affleurent, au mouillage où l'ancre peut décrocher, dans les vents changeants et parfois violent, par temps de brouillard... Nous serons prudents en toutes circonstances, mais n'élimineront jamais le facteur "pas de chance". C'est là que j'éprouverai ma foi, cette confiance aveugle dans le fait que Dieu existe, et que quelles que soient les difficultés de la vie, dont les croyants ne sont pas plus épargnés que les autres, Il sera à nos côtés pour renouveler nos forces et nous aider à aller de l'avant.  Je n'ouvrirai pas ici un débat sur l'existence ou non de Dieu, ni sur la croyance qui est la mienne et que certains qualifieront d'absurde. Désormais, ce que les autres pensent je m'en "contre-balance", je me suis affranchie des jugements hâtifs et sans fondements, et même de la simple opinion des autres à mon sujet. J'ai, pour ma part, déjà tellement expérimenté sa présence et son action dans ma vie que plus aucun doute n'est possible. Je ne tiens pas non plus à avoir un échange théologique enflammé avec ceux qui sont persuadés que Dieu a un plan pour chacun, qu'Il nous impose et auquel nous devons adhérer, sous peine d'être privés de ses bénédictions. Je pense qu'en Bon Père Aimant, il nous laisse choisir notre voie, aussi sinueuse soit-elle, et qu'Il nous accompagne dans toutes nos aventures pour peu qu'on lui laisse une place à nos côtés.

C'est donc dans cet état un peu fébrile, et avec l'humilité que nous imposera Dame Nature, que nous nous préparons à cette aventure extraordinaire. J'ai validé le CRR* et le permis côtier, et me prépare à passer l'extension hauturière ; tandis que Sylvain prend des cours de voile, et que nous grappillons des infos utiles à droite et à gauche. Nous sommes complémentaires dans nos fonctionnements, et c'est souvent une force. Nous aurions voulu avoir déjà tenté plusieurs mini-croisières, avec prise de quart et mouillage, mais chaque tentative a été déboutée par la météo ou d'autres événements externes. C'est pas grave, on apprendra sur le tas ! Durant l'été, je vais tenter de sortir avec l'un ou l'autre de nos voisins de pontons, tous, à priori, de bons navigateurs ; Sylvain, lui, sortira probablement aussi (mais en été, nous n'avons pas un seul jour de repos en commun, d'où le plan étrange de sortir chacun à tour de rôle).


*CRR : certificat pour l'utilisation de la radio


En septembre, je ferai le carénage et l'anti-fouling*, et préparerai le départ, alors que Sylvain bossera encore. Au 1er octobre, si tout va bien, nous larguerons nos amarres physiques, sociétales et émotionnelles pour nous lancer dans cette aventure que nous attendons avec impatience, et qui, sans aucun doute, nous transformera fondamentalement. Il faut avoir confiance en la Vie, en soi et dans le matériel qu'on a préparé, m'a dit Johann. C'est sans doute bien résumé ! Il n'y a plus qu'à se lancer...

* carénage : nettoyage de la coque du bateau, qui peut se faire au mouillage en mer avec un équipement de plongée, ou en faisant sortir le bateau de l'eau. L'anti-fouling est une peinture spéciale pour protéger la coque et augmenter sa glisse sur l'eau. 

 
 

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