mardi 22 mai 2018

Premier mouillage !

Après moult tentatives échouées, que ce soit à cause de la météo ou d'aléas personnels, la semaine dernière nous nous décidons à sortir, coûte que coûte, sur 3 jours, pour faire une nuit dans un autre port, puis une nuit au mouillage, car il devient urgent et impératif de nous former.


 
Le premier jour, le vent s'annonce plutôt fort, à 25-30 nœuds, on sait donc que la navigation va être intense, mais nos enfants sont absents, ce sera déjà leurs angoisses de moins à gérer. Nous sommes super motivés et nous levons aux aurores. Mais alors que nous sommes prêts à larguer les amarres, l'anémomètre* ne fonctionne pas du tout... On avait repéré lors de la précédente navigation qu'il fonctionnait mal, mais n'avions pas eu l'occasion de le réparer entre temps. On hésite donc longuement à sortir, et je me lance à préparer un café le temps de nous décider (car, impatients, nous avions décidé de déjeuner une fois en mer). Oh, plus de gaz ! Du coup, plus besoin de tergiverser : on ne peut tout simplement pas partir sans gaz, car on a bien l'intention de manger, tout de même, au cours de ces 3 jours.

*anémomètre : instrument de mesure qui nous permet de connaitre en temps réel la force et la direction du vent.

Nous sommes dépités de voir encore une fois nos plans contrariés, et le mardi sera donc consacré à divers travaux et courses :  montées au mât pour démonter, puis remonter après nettoyage la sonde de l'anémomètre, aller chercher une bouteille de gaz, et quelques travaux d'entretien sur le bateau, histoire de faire passer la journée.

Cette première montée au mât est toute une aventure ! C'est Sylvain qui s'équipe du baudrier, et moi qui doit le monter et l'assurer. Je ne suis pas complètement à l'aise, et au cours de son ascension, je mettrait quelques secondes (de trop !) à identifier un étrange bruit, que j'attribuerais à tord au winch. Le temps que je me rende compte qu'il s'agit en fait d'une écoute qui s'est coincée dans la poulie, entrainée par la drisse que je suis en train de tirer, elle est sacrément bien bloquée ! Et Sylvain se retrouve donc en stand bye à mi-hauteur du mât. Les mauvaises langues pourront dire que ce genre de problème ne serait pas arrivé si mon pont avait été bien rangé, et elles auraient raison... Pour l'heure, il s'agit de décoincer cette fichue corde, coincée à mort dans ma poulie ! J'ai beau tirer de toutes mes forces (de femme, hum...) et tenter d'utiliser le winch, rien n'y fait. C'est Sylvain, pendouillant au mât qui finit par avoir LA bonne idée : rallonger mon écoute par un autre bout, utiliser une poulie qu'il avait eu la bonne idée d'amener avec son baudar en la plaçant à l'avant du bateau, ce qui me permettait d'utiliser un autre winch tout en laissant l'écoute dans l'axe le plus droit de la poulie (vous n'avez sans doute rien compris, mais ça ne devrait pas vous empêcher de dormir, c'était juste une installation un brin plus élaborée pour tenter de décoincer enfin la corde !). Et là, ouf, ça marche ! Je prends donc le temps de dégager bien loin de ma poulie l'inopportune avant de reprendre la montée au mât de Sylvain. Il démonte sans difficulté la sonde, et la descente en rappel se fera bien plus vite que l'ascension... L'après-midi, après un nettoyage minutieux de la sonde, Sylvain remonte au mât pour la réinstaller, et un voisin vient gentiment proposer son aide, que je décline, après l'avoir bien remercié, car après tout, je suis super balèze ! (enfin, soyons honnête, la merveilleuse technologie du winch à double vitesse me permet de le monter sans trop de difficulté, et mon pont mieux rangé m'épargne des soucis...)

Sylvain vu d'en bas, le matin à la première montée.

J'ai un mal fou à apprendre et retenir les nœuds utiles, mais celui-là s'est fait tout seul, résidu des activités scoutes de ma jeunesse... 

Faut pas avoir le vertige, là-haut, car même bien arrimé au port, ça tangue !

Le reste de la journée, nous nous équipons en gaz, et avançons quelques travaux sur le bateau, car nous savons qu'en ne partant qu'en milieu de journée, le plan de route initial n'est plus possible.

L'idée, au départ, c'était :
- jour 1 : navigation jusqu'à Marseille, nuit au port
- jour 2 : navigation jusqu'aux calanques de Cassis, mouillage et balade pédestre sur ces côtes magnifiques
- jour 3 : retour at home

Le plan final fut :
- jour 1 : brève déprime et entretien
- jour 2 : navigation jusqu'aux îles du Frioul et mouillage
- jour 3 : retour

Après la déconvenue du premier jour, nous nous remotivons à bloc pour un départ mercredi matin. On comprend qu'après le nettoyage de l'anémomètre il faut le recalibrer, ce qu'on ne peut pas faire tout de suite, il ne sera donc pas forcément d'une grande utilité. Tant pis. On largue les amarres de bonne heure, en se disant à nouveau qu'on déjeunera en mer.
Je sais qu'en ce mercredi le vent annoncé est encore de 20-25 nœuds, mais toute à mon excitation j'en oublie de prendre les traitements anti-mal de mer... Nous voilà lancés dans une mer formée, et prenons un ris par sécurité. On avance bien, à 6.5/7 nœuds (oui, 11 km/h... Marseille est hyyyyper loin en voilier...), mais Sylvain, qui s'occupe du réglage des voiles, sent bien passer les creux de vague de 1 à 2m. Je suis à la barre, et l'attention est constante, car les réglages doivent l'être aussi. J'essaie d'épauler correctement les vagues, et bien qu'impressionnée par ces creux les plus importants de ma très courte histoire de navigatrice je me surprends à vraiment aimer la mer ! Je m'éclate, littéralement, pendant que Sylvain essaie de survivre.
Puis nous changeons de cap, pour nous diriger tout droit vers notre destination. On se retrouve alors par vent arrière, et on prend les vagues par 3/4 arrière. Cela bouge un peu moins à bord de Heimoana, mais on perd de la vitesse, pour n'avancer plus qu'à 5/6 nœuds.

Vers midi, c'est le drame... Ma vessie se rappelant à mon bon souvenir, il me faut descendre. Le combo fatigue accumulée / petit déj sauté / passage en bas / oubli des traitements anti-mal de mer m'explose, et le reste de la journée me verra échouée lamentablement dans un coin du bateau, telle une méduse sur la plage qui attend que le soleil l'achève. Une migraine et une violente allergie (mais à quoi, en pleine mer ? Le mystère est entier...) s'assurent de bien m'immobiliser jusqu'au soir, et Sylvain doit se débrouiller seul tout du long.



La navigation reste sportive jusqu'au soir. Le fait de tenir la barre permet à Sylvain de retrouver ses esprits, et heureusement, car à seulement 2 personnes sur le voilier, on ne peut pas se permettre d'être malades en même temps.
La météo a rendu les plaisanciers frileux, et les seuls bateaux que nous croisons sont les chaluts de pêche, puis, à l'approche de Fos sur Mer et Marseille, des cargos et des ferrys. Traverser leurs couloirs de navigation est pour le moins intéressant : ces énormes bâtiments avancent bien plus vite qu'on ne l'imagine ! Et nous, moins vite que nous le voudrions... Quand enfin nous approchons des îles que nous visons, la journée touche à sa fin, et si le soleil n'est pas loin de disparaître, le vent, lui, reste infatigable. Je sors plus ou moins efficacement de ma léthargie pour aider Sylvain un minimum au moment de ranger les voiles, et la manœuvre est un peu folklorique.


Les îles du Frioul sont belles, brutes, abruptes, sauvages, nous sommes enchantés de les aborder par la mer ! Le mouillage, repéré sur la carte, semble plus petit dans la réalité que ce que je l'avais imaginé, et la crique est bordée de rochers. Nous avons choisi le site en fonction du vent, prévu dans la nuit et sur le matin, pour nous en abriter le plus possible. Reste que la houle, provoquée par les vents, persiste quelques heures après qu' Eole ne se relaxe, et nous la sentirons bien toute la nuit.
On jette l'ancre, vraiment, pour la première fois. Elle n'est pas graduée, difficile de savoir combien de chaîne on lâche. On observe, on hésite, on en lâche un peu plus. Chacun de nous fait des relevés, pour s'assurer qu'on ne bouge pas. Finalement, au bout d'une bonne demi-heure, on se détend, et on savoure l'intense sentiment de liberté d'être là, entourés d'eau, au sein d'une crique superbe, bercés par le clapotis de la mer sur la coque et émerveillés du ballet des mouettes. Le jour s'éteint déjà, on n'a ni le temps, ni vraiment l'énergie, de gonfler l'annexe pour aller se balader sur cette île que nous aurions pourtant aimé découvrir. Sylvain se colle à la cuisine, tandis que je récupère doucement mes esprits, ayant enfin réussi à prendre mes différents traitements. On mange un peu pour la première fois de la journée, en tout cas autre chose que les quelques gâteaux à peine grignotés.





Si nous étions seuls en soirée, deux voiliers sont arrivés en début de nuit au mouillage, et nous imaginons, devant les quelques 4 minutes qu'ils mettent à mouiller et à se poser, qu'eux n'en sont pas à leur première ancre jetée.

La nuit et le repos sont bienvenus après cette journée éprouvante, mais il est bien difficile de ne pas stresser sur l'hypothétique décrochage du bateau. Alors on se lève régulièrement, pour s'assurer d'être toujours au même endroit, et le sommeil en est altéré. J'avais programmé mon réveil toutes les heures et demi, mais il n'a jamais sonné, je me réveillais toujours spontanément avant ! Malgré la houle qui agite le bateau, nous restons bien à l'endroit prévu. Alors que j'essaie de me rendormir pour la 10e fois de la nuit, je me dis que le jour où j'arriverai à dormir sereinement et d'un trait sur un mouillage, je serai sans doute capable de dormir dans n'importe quelle autre condition, même pendue dans un hamac au cours d'un léger séisme...

Au matin, il n'y a pas le moindre brin d'air. Pétole, comme disent les marins. Nada. On le savait, mais on espère malgré tout pouvoir attraper une faible brise dans le courant de la journée. On part de bonne heure, après, cette fois, un bon petit déjeuner, conscients que le retour au moteur va être rudement long. Après s'être si bien agitée la veille, la mer est d'un calme désarmant. Tant mieux, mon système digestif appréciera la pause. Le ciel est très chargé au départ, mais nous éviterons les gouttes. Il se dégage au cours de la journée, et les couleurs du ciel et de la mer sont magnifiques, changeantes et reflètent 1000 éclats.







 Nous choisissons une route plus courte qu'à l'aller (nous nous étions bien écartés des côtes, à la recherche d'un trajet nécessitant le moins de changement de direction possible), car au moteur nous avancerons difficilement à plus de 4 nœuds. On s'estime heureux que la révision complète du moteur ait été faite, et que le technicien nous ait fait changer une pièce qui, je cite : "bah, ça c'est une sous-marque bas de gamme, si vous passez du temps au moteur, elle va surchauffer, et péter". Devant les 11h de navigation sans vent prévues, on est presque contents des quelques 1500 euros lâchés dans ce moteur.

On déploie malgré tout les voiles, dans l'espoir illusoire d'augmenter sensiblement notre vitesse. Notre recherche d'une brisounette pour gonfler les voiles s'avère presque inutile. Quand, au bout de 8h de fonctionnement non stop, le moteur montre un petit signe de faiblesse (ralentissement soudain), je me demande s'il ne serait pas judicieux de l'arrêter un moment. Sylvain, lui, ouvre grand tous les accès au moteur, qui effectivement a bien chaud, contrôle l'état général, puis tente de le pousser, le ralentir, le repousser à fond, et il répond sans difficulté. Mais il sait que ça me stresse, on l'éteint donc, pour le laisser refroidir. Le semblant de courant d'air nous permet d'avancer à 2 nœuds... A cette allure, je crains qu'on arrive chez nous pour Noël ! Or, le lendemain on bosse dès 8h. Du coup, au bout de 3/4 d'heure, on rallume le moteur, qui ne fera plus le moindre caprice jusqu'à l'arrivée. A-t-il sérieusement surchauffé, ou avons-nous pris un déchet/ une algue dans l'hélice qui est parti quand Sylvain à poussé le moteur ? Difficile de savoir...

Même si la mer est très calme, aucun de nous n'a eu envie de manger le midi. On s'est improvisé un bol de purée déshydratée, vraiment pas terrible, et on a grignote des fruits secs. La contemplation des vastes étendues bleues me va bien, mais Sylvain s'ennuie et entreprend d'installer les filières achetées la veilles pour remplacer les cagnards très abîmés (les panneaux en toile proches du cockpit, desquels nombre d'entre vous a pu apprécier l'état d'usure majeur...).


Pressés d'arrivés, notre matériel est tout bien rangé largement avant notre entrée au port, et l'accostage se fera rapidement. Le temps que je décharge nos affaires Sylvain nettoie le pont, et nous voilà repartis vers nos quotidiens chargés. Cette première "vraie" sortie, et sans aide, nous donne vraiment le goût de l'aventure qui nous attend. L'envie de découvrir plus la beauté de l'immensité, d'appréhender la nature brute, puissante et sauvage par un étroit contact, de continuer d'apprendre à lâcher prise sur ce que je ne peux maîtriser me démange et m'effraie à la fois. L’ambiguïté de mes émotions va longtemps être une gageure, mais quelle fierté de repousser mes limites et mes barrières mentales, de maîtriser mes peurs, de me découvrir plus forte que je ne l'aurais jamais imaginer ! 


L'état de santé de Killian n'est finalement ni inquiétant, ni totalement rassurant. Si l'ostéome reformé est une réaction osseuse excessive, alors ça va, et le chirurgien est en faveur de ce diagnostic. Mais aujourd'hui rien ne permet d'être sûr que la tumeur ne s'est pas installée dans l'os et oeuvre pour l'instant en silence. Ce sont les imageries de septembre qui détermineront notre possibilité de partir ou non, mais on veut y croire, on se prépare à ce départ qu'on espère de tout cœur, et on croise les doigts  pour que les ennuis de santé de notre fils ne soient désormais plus qu'un souvenir. 

mardi 1 mai 2018

M - 5 avant le départ

Aujourd'hui, nous sommes à 5 mois jour pour jour du départ. Est-ce qu'on est prêts ? Non, assurément pas. Il y a encore beaucoup de travaux sur le bateau, et notre expérience est bien faible. Est-ce qu'on a hâte ? Oui, évidemment. Hâte de sortir de nos vies réglées au millimètre, des contraintes, du bienséant et de la pensée commune. Hâte de nous bousculer de la torpeur d'un quotidien trop monotone. Vivre la vie, la vraie, l'aventure qui se rythme autant avec les joies intenses qu'avec les doutes et les galères. La Vie où le relationnel et la contemplation l'emportent sur le matériel.
 
On a peur, aussi, un peu. Est-ce que vraiment on est capable de vivre cette aventure de la traversée transocéanique ? En a-t-on mesuré tous les risques, et sommes-nous prêts à tous les courir ? Sylvain aime les défis, mais moi qui suis une casanière angoissée, il me semble essayer de repousser mes limites largement au-delà de ce que je me serais cru capable.
 
Le doute et l’excitation s'entremêlent constamment, et mes émotions font les montagnes russes.



Quand je regarde le chemin que j'ai parcouru, je vois des gamelles, petites et grosses, des avalanches qui ont failli m'enterrer, mais aussi de sacrées victoires sur moi-même, et sur la vie ! Longtemps enfermée dans la bulle invisible de la phobie sociale, j'ai passé des années à essayer d'être transparente, tout en me détestant de m'infliger une telle souffrance. Puis il y a eu LES Rencontres ! Ces rencontres de groupe, auxquelles j'ai participé en y glissant d'abord juste un orteil, partagée entre l'envie de vivre quelque chose de fort, et la peur du regard des autres. Durant les premières, je me planquais dans ma chambre et jouais la montre. Mais ces Autres, bienveillants, m'ont attirée à eux, petit à petit. Et surtout, il y a eu mon fabuleux ami, Louphi, qui au gré de discussions personnelles, devant un feu et une tisane à la main ou en voiture (que j'aime ces trajets partagés !) m'a ouverte à moi-même, m'a aidée à accéder à celle que j'étais et dont j'ignorais même l'existence. Mon ami Chris aussi a été un atout majeur dans ma découverte de moi-même. Merci infiniment à tous les deux !
Aujourd'hui, ma vie est transformée. J'aime sincèrement faire de nouvelles rencontres, et il m'arrive même de les provoquer. Quel plaisir de rencontrer l'Autre, ce cohabitant d'une planète si belle qu'elle en donne le vertige, de découvrir, ou au moins tenter de découvrir la richesse de chacun ! Quelle curiosité de sortir de ma zone de confort pour aller rencontrer l'Humain dans son lieu de vie et avec ses coutumes ! Et je veux initier mes enfants à cela, à distinguer la beauté dans la simplicité d'un échange. A voir chez cet "étranger" qu'on enferme dans des clichés aussi méprisables que dangereux tout ce qu'il a de commun avec nous.

Je veux aussi voir ce que la Nature a de plus beau, et ne le verrai qu'en me dépouillant de ce qui m’enchaîne : les peurs, le socialement "normal", le trop raisonnable. Je rêve de voir les algues phosphorescentes que nos amis nous ont décrites, avec encore des étoiles dans les yeux, je veux contempler  l'immensité de l'océan, et la beauté des animaux et des paysages que l'homme n'a pas encore pu domestiquer. Et je veux voir tout ça maintenant. Parce que la tumeur cérébrale qui a atteint notre fils nous a rappelé, avec une grande violence, que la Vie peux s'arrêter n'importe quand et sans préavis. Pourtant, la précarité de l'existence est une idée que je porte en moi depuis longtemps : j'aime passionnément les coquelicots et les papillons, tous deux de belles espèces sauvages, non domesticables, et caractérisées par une vie bien courte... "Savoure chaque instant de ta vie !", c'est mon crédo. "Dis à ceux que tu aimes combien et pourquoi tu les aimes !", c'est aussi une de mes lignes de vie, mais c'est plus difficile à mettre en œuvre ! Encore des barrières à faire tomber...

Enfin, et surtout, je veux vivre des temps de qualité en famille. Les années écoulées ont laissé des traces. Mon fils a subit un harcèlement scolaire, ma fille a d'importantes allergies alimentaires qui parasitent sa vie sociale et sa gourmandise d'enfant, les deux ont souvent du mal à trouver leur place dans leurs groupes d'amis, et nous ne leur accordons pas le temps que l'on voudrait pour les soutenir et les aider à grandir, ça me désole. Dans notre couple aussi, 15 ans de mariage et un boulot plus que chronophage ont fait la part belle à la routine, et l'absence de communication nous a parfois conduit plus à de la colocation qu'à une vie de couple. J'ai eu envie de partir. Très fort. Mais aujourd'hui je veux rebâtir ce qui peut l'être.
Ces derniers mois, et encore actuellement, des évènements sont venus provoquer des cataclysmes émotionnels, et il me semble que ma tempête intérieure s'autoalimente dans un tourbillon où je perds pied. Il y a quelques jours on a détecté une nouvelle "bosse" sur le crâne de Killian, grosse, effrayante. Peut-être anodine, peut-être messagère d'une nouvelle que j'aurai beaucoup de mal à encaisser... On attend de nouvelles images et l'avis du chirurgien, dans quelques jours, non sans une certaine angoisse.

Ce voyage, c'est donc une bulle intemporelle que j'appelle de toutes mes forces, où les heures ne compteront plus, où face à la beauté et à l'immensité de la Nature j'espère retrouver la paix. J'ai l'espoir que rien ne viendra parasiter notre vie de famille, et que seule la relation authentique aura droit de cité, pour la construction, ou la reconstruction de chacun de nous.
 
La peur face à l'inconnu qui est la mienne et que j'ai évoqué plus haut  est aussi devenue la compagne de nos parents, que notre projet empêche parfois de dormir. Je le comprends, et nous leur sommes reconnaissants de ne pas tenter de nous décourager. Ils nous soutiennent malgré leurs appréhensions, et brillent par leur résilience. Merci, vous êtes tous les quatre merveilleux !

Si c'est bien la traversée de l'Atlantique qui est la plus anxiogène, le danger sera en réalité toujours un peu présent : près des côtes, à l'embouchure des fleuves qui trimballent des troncs et autres débris qui peuvent heurter notre coque, sur les rochers qui affleurent, au mouillage où l'ancre peut décrocher, dans les vents changeants et parfois violent, par temps de brouillard... Nous serons prudents en toutes circonstances, mais n'élimineront jamais le facteur "pas de chance". C'est là que j'éprouverai ma foi, cette confiance aveugle dans le fait que Dieu existe, et que quelles que soient les difficultés de la vie, dont les croyants ne sont pas plus épargnés que les autres, Il sera à nos côtés pour renouveler nos forces et nous aider à aller de l'avant.  Je n'ouvrirai pas ici un débat sur l'existence ou non de Dieu, ni sur la croyance qui est la mienne et que certains qualifieront d'absurde. Désormais, ce que les autres pensent je m'en "contre-balance", je me suis affranchie des jugements hâtifs et sans fondements, et même de la simple opinion des autres à mon sujet. J'ai, pour ma part, déjà tellement expérimenté sa présence et son action dans ma vie que plus aucun doute n'est possible. Je ne tiens pas non plus à avoir un échange théologique enflammé avec ceux qui sont persuadés que Dieu a un plan pour chacun, qu'Il nous impose et auquel nous devons adhérer, sous peine d'être privés de ses bénédictions. Je pense qu'en Bon Père Aimant, il nous laisse choisir notre voie, aussi sinueuse soit-elle, et qu'Il nous accompagne dans toutes nos aventures pour peu qu'on lui laisse une place à nos côtés.

C'est donc dans cet état un peu fébrile, et avec l'humilité que nous imposera Dame Nature, que nous nous préparons à cette aventure extraordinaire. J'ai validé le CRR* et le permis côtier, et me prépare à passer l'extension hauturière ; tandis que Sylvain prend des cours de voile, et que nous grappillons des infos utiles à droite et à gauche. Nous sommes complémentaires dans nos fonctionnements, et c'est souvent une force. Nous aurions voulu avoir déjà tenté plusieurs mini-croisières, avec prise de quart et mouillage, mais chaque tentative a été déboutée par la météo ou d'autres événements externes. C'est pas grave, on apprendra sur le tas ! Durant l'été, je vais tenter de sortir avec l'un ou l'autre de nos voisins de pontons, tous, à priori, de bons navigateurs ; Sylvain, lui, sortira probablement aussi (mais en été, nous n'avons pas un seul jour de repos en commun, d'où le plan étrange de sortir chacun à tour de rôle).


*CRR : certificat pour l'utilisation de la radio


En septembre, je ferai le carénage et l'anti-fouling*, et préparerai le départ, alors que Sylvain bossera encore. Au 1er octobre, si tout va bien, nous larguerons nos amarres physiques, sociétales et émotionnelles pour nous lancer dans cette aventure que nous attendons avec impatience, et qui, sans aucun doute, nous transformera fondamentalement. Il faut avoir confiance en la Vie, en soi et dans le matériel qu'on a préparé, m'a dit Johann. C'est sans doute bien résumé ! Il n'y a plus qu'à se lancer...

* carénage : nettoyage de la coque du bateau, qui peut se faire au mouillage en mer avec un équipement de plongée, ou en faisant sortir le bateau de l'eau. L'anti-fouling est une peinture spéciale pour protéger la coque et augmenter sa glisse sur l'eau. 

 
 

lundi 9 avril 2018

Action formation

Si le hasard fait parfois bien les choses, et pour peu qu'on s'ouvre un minimum à ce que la Vie a à nous offrir, il en résulte des moments forts et de belles rencontres. Ce fut le cas ce week-end, pour notre plus grand plaisir !
 
Il y a quelques temps, des amis nous ont parlé de copains à eux qui avaient relié l'an passé en voilier Lorient à Bali, en passant par la Méditerranée et le canal de Suez. Ils proposaient de nous mettre en contact pour que nous puissions grapiller des infos utiles auprès des bons navigateurs qu'ils sont. La phobique sociale que j'étais jusqu'à il y a quelques années aurait dit "non" catégoriquement, mais heureusement, de fabuleuses rencontres et un ami plus que parfait m'ont largement aidée à sortir de ce  fonctionnement assez handicapant, et nous avons donc contacté ces hommes. Les premiers échanges par messages m'ont tout de suite mise en confiance (grande nouveauté pour moi ! Apprécier quelqu'un avant même de l'avoir rencontré, ça frise le surréalisme...), et nous attendions avec impatience ce week-end de formation avec eux.
 
Eux, ce sont Johann et Valentin, deux hommes en or qui ont fait preuve de patience et de pédagogie tout au long du week-end. Un vrai bonheur !
 

 
 
Le plan initial était une escapade jusqu'à Marseille ou si possible aux Calanques, avec navigation de nuit et court mouillage, mais la météo en a décidé autrement. Nous guettions les jours précédents un vent assez fort, que nous redoutions et qui s'est bien manifesté. Samedi, bien que les prévisions marines annoncent un vent pointant jusqu'à 50 nœuds, nous décidons de sortir, quitte à ne pas aller loin pour revenir à l'abri dès qu'il forcirait. Je m'arme de plans anti-mal de mer, la dernière sortie m'ayant laissé un mauvais souvenir : Mercalm, bracelets d'acupression et menthe poivrée, je suis parée !
 
Finalement, le matin, nous naviguerons 1h30 au moteur avant qu'Eole ne daigne pousser un minimum nos voiles. Le vent reste modéré une partie de la journée. Un peu stressée, je demande quand même un demi-tour en début d'après-midi, redoutant de nous retrouver dans des conditions météo difficiles. Pourtant, je ne suis pas plus inquiète que ça : si nous nous n'avons pas l'habitude, Johann et Valentin ont essuyé de sacrés grains et des conditions météos pourries un paquet de fois au cours de leur périple, ils sauront gérer. Ils nous montrent l'utilisation de la trinquette, les bons réglages de voile, comment aborder les vagues et quelques manœuvres. Avec tous ces bons conseils, le bateau gîte beaucoup moins que ce que nous avions expérimenté jusque là, et nous nous rendons compte que même si ce n'est pas foncièrement agréable, il est possible de naviguer par 25 nœuds de vent sans trop de difficulté. La journée passe vite, et nous rentrons par vent frais (22 à 27 nœuds) dormir au port.
 
Dimanche, on prend le temps de trainer un peu au lit, le vent annoncé est encore important. On étudie les cartes marines, on apprend à bien les utiliser et à reporter des coordonnées GPS. Le temps passe trop vite, et l'après-midi on opte pour quelques manœuvres au port. Le vent, toujours présent et montant à 25-30 nœuds, vient compliquer un peu la tâche, mais après tout, au cours de notre voyage il ne s'en privera pas, autant apprendre ces manœuvres en étant nombreux à bord.
 
 
 
Pour finir, nos amis nous proposent d'amarrer le bateau sur pendille*, toujours dans notre port, car dans la plupart des structures où nous amarrerons, c'est ce système qui est utilisé. Le vent a forcit, rendant la manœuvre périlleuse, mais on s'applique, et on est sur le point de finir l'amarrage quand la corde se prend dans notre hélice ! Il faut aller la libérer, et l'eau est bien froide. On n'a évidemment aucune combinaison, mais Johann n'hésite pas à plonger en t-shirt et en apnée, Valentin est prêt à prendre le relai si nécessaire, et les deux suscitent forcément en moi une grande admiration, car personnellement j'aurais préféré payer une fortune un plongeur pour aller faire le boulot plutôt que d'y aller moi-même, surtout sans équipement ! 
Mais la corde est bien coincée, et la tâche s'annonce vraiment compliquée. On cherche un plan B quand tout-à-coup on se rappelle avoir aidé notre voisin le midi-même à charger sur son bateau ses affaires... de plongée ! Sylvain va lui demander un coup de main, qu'il nous accorde très généreusement, en plongeant lui-même, mais bien équipé, pour libérer l'hélice (merci Christian !). Il lui faudra néanmoins couper la corde, et Valentin la réparera avec une nœud magnifique que je serais bien incapable de reproduire... Mais j'ai un livre des nœuds, je remédierai à cette lacune !
 
*pendille : corde fixée sous l'eau qui permet d'amarrer l'avant du bateau en l'absence de pontons latéraux ou poteaux. On l'attrape au niveau du quai sur lequel on amarre l'arrière du bateau.
 

 
 
Les hommes trempés se réchauffent tant bien que mal à renfort de serviettes, couvertures et boissons chaudes, et on se dirige enfin vers notre place de port. La force des rafales s'est encore intensifiée, et rentrer le bateau dans sa place relève de la mission impossible, le vent plaquant inlassablement notre bateau sur les poteaux sans lui laisser le temps de manœuvrer, même si on met le moteur à fond. Les tentatives se succèdent, sans aboutir, et un ultime essai nous fera vite comprendre que trois personnes motivées ne suffiront jamais à retenir un bateau propulsé trop vite sur un poteau... La manœuvre échouée me laisse sur la touche (et me vaudra quelques petits points de suture), mais l'équipe de la capitainerie arrive pour nous aider. Heimoana s'amarre enfin au quai, grâce à leur aide, et la journée se conclut avec un petit goût de "faudra pas faire ça trop souvent".
 
 Les gars murmurent que la pendille c'était la manœuvre de trop, mais je crois que non : c'est bien d'avoir pu l'apprendre, sans quoi nous aurions été bien embêtés la première fois que nous devrons utiliser cet amarrage. Et moi je pense que c'est LA fin de journée dont on parlera encore dans dix ans en rigolant comme des baleines !
 
 
 
On se quitte rapidement, mais le week-end est passé trop vite, il faudra remettre ça ! Merci, Val et Jo, pour ce week-end mémorable, de nous avoir partagé vos compétences et pour les chouettes discussions partagées ! 😉

lundi 19 mars 2018

Première nav' de nuit... peu concluante !

Dans nos emplois du temps bien chargés, nous avons toujours assez peu de créneaux pour naviguer, ce qui nous oblige à sortir quand on a le temps plutôt que quand les conditions sont favorables. Même s’il est évident qu’avant de sortir nous vérifions la météo pour ne pas nous mettre en danger.
Mais voilà, cette semaine, Sylvain me propose de faire une navigation de nuit. La journée de samedi est déjà occupée, nous décidons donc de partir dans la nuit, après avoir passé la soirée chez des amis. L’objectif est de naviguer de nuit, puis de mouiller quelques heures à proximité de Sète avant de revenir.
Soit. Nous arrivons au bateau à minuit et demi, et dormons un peu avant de préparer le bateau pour larguer les amarres à 4h du matin. Les potes Fanch et Mica sont de la partie, et Fanch propose généreusement de faire le départ avec Sylvain.
4h. Les pas sur le pont, puis le moteur qui démarre me réveillent. J’espère me rendormir vite, car les nuits précédentes ont été courtes, et j’ai des révisions à faire le dimanche, dès que j’en aurai la possibilité (je passe un examen dans 2 semaines). Mais je ne cesse d’entendre la marche arrière rugir, et vois les mâts d’à côté par mon hublot : la sortie du quai semble difficile et la manœuvre durer une éternité.  J’hésite à me lever pour les aider, mais dehors ça doit bien cailler, alors je mise sur le fait que les hommes vont finir par y arriver. Le cirque dure un moment, puis je finis par voir danser les lumières du port dans ma cabine : nous voilà enfin en train de le traverser.

La Capitainerie. Crédit photo: Fanch
Alors que je me rendors enfin, mon sixième sens hors du commun m’indique que nous sommes en train de sortir. Ou peut-être est-ce juste le tangage soudain fort et la panique de ma fille qui m’ont mis la puce à l’oreille… Maëlyss vient se blottir contre moi sur la couchette, et nous entendons les drisses courir sur le pont. Sylvain et Fanch doivent être en train de monter les voiles.
5h. Le moteur est toujours en route.  J’imagine que les gars sur le pont galèrent un peu à trouver les bons réglages et à lancer le bateau. Je verrai plus tard que sur les voiles ils ont pris le 1er ris et à peine ouvert le génois (navigation de nuit avec un vent de 15 nœuds en moyenne, toutes les précautions sont prises, et le port des gilets de sauvetage une évidence). Johann, l'ami d'un ami que je ne connais pas encore mais qui aimablement nous donne plein d'infos utiles, m'a précisé qu'utiliser la trinquette aurait été plus judicieux, car la tenue de cap du bateau est meilleure avec la trinquette qu'avec un génois à moitié déroulé. On peut confirmer que diriger le bateau fut compliqué dans la configuration choisie !
Le tangage reste fort et très désagréable. Bien que serrée contre moi et blottie sous la couette, Maëlyss est vraiment en stress. On sent un virement de bord assez brusque : les hommes sur le pont viennent de se rendre compte de la difficulté d’appréhender les distances dans le noir : la cardinale nord* était tout près ! La manœuvre est brusque, mais la houle n’y est sans doute pas étrangère non plus. D'ailleurs, ils n'ont pas réussi à la contourner de la bonne façon, et l'ont passée par le sud... heureusement sans problème (sans commentaires !)
* Cardinale : tour métallique qui indique un danger, et qu’il faut contourner du bon côté, selon les indications qu’elle donne (par bandes de couleur en journée, feu clignotant la nuit).
C’est à ce moment-là qu’il faut aiguiller rapidement Maëlyss pour éviter que … -je cherche une formule poétique…- le contenu de son estomac ne viennent réchauffer le lit (désolée, il n’y a sans doute aucune façon élégante de parler d’un mal de mer violent…). Je n’entrerai pas dans le détail de l’heure suivante, par respect pour les lecteurs. Mais nous expérimentons le bon vrai gros mal de mer dans toute sa splendeur. Il me faudra plus de 10 minutes pour réussir à m’habiller et rejoindre le reste de l’équipage sur le pont.
Le vent vient encore une fois de la destination que nous tentons de rejoindre, il faut louvoyer. A cette allure, la durée de navigation va sérieusement s’allonger.
Si le vent frais m’aide un minimum, il me transit également de froid. Heureusement que les potes sont là, il m’est impossible d’aider Sylvain. Devant le piètre état de l’équipage et la pénible navigation, Sylvain propose généreusement de lâcher l’affaire et de rentrer. On est tous d’accord, surtout Maëlyss qui entonne un chant pour « fêter ça », et que nous reprenons avec elle. Le retour sera bien plus rapide.
6h. Nous voilà devant le port, je n’ai pas encore vraiment repris mes esprits. Mais pour bien finir cette nuit mémorable, c’est le moteur, capricieux, qui décide de ne pas démarrer, malgré plusieurs tentatives. Impossible de rentrer à la voile : on vire de bord, il faudra naviguer devant le port jusqu’à trouver une solution. Sylvain vérifie les batteries et tout ce qu’il peut, essaie encore. Le moteur finira par redémarrer, à notre plus grand soulagement. Si cela n’avait pas été le cas, nous aurions contacté la capitainerie pour demander un remorquage. Mais je ne sais pas s’il y a du personnel pour cela la nuit, où s’il nous aurait alors fallu tourner en rond en attendant l’équipe de jour.
Bref, on accoste alors que le jour se lève. Nous ne verrons que l’aube, nous sommes tous couchés avant que le soleil n’ait pointé son nez ! Encore un plan contrarié, mais formateur…
 en mode "explosée", après une courte et dure nuit...

La révision moteur sera faite cette semaine, car pas question de ressortir avec une telle difficulté. Le lendemain, on a juste profité du soleil, mais au quai, et c'était déjà pas mal !

samedi 10 mars 2018

Un projet en évolution

Le projet initial était de naviguer en Méditerranée, pendant notre sea trip de 8 mois, parce que nous débutons sur l'eau, et qu'on estimait plus sécurisant de rester plus ou moins tout le temps à proximité de côtes. Mais des discussions avec des marins, ainsi que nos propres recherches, nous ont amené à comprendre que l'idée n'était finalement pas fabuleuse, pour deux raisons essentielles.

La première, c'est que notre période de navigation sera majoritairement hivernale, et que les conditions météos en Méditerranée sur ces mois-là sont loin d'être agréables, parce que "ça tabasse tout le temps". En clair : il y a souvent du vent fort, et il est particulièrement changeant et imprévisible. On s'en est effectivement rendus compte presque à chaque fois qu'on a voulu sortir ces derniers mois. On regardait la météo en direct jusqu'à l'instant de larguer les amarres, et une fois en mer, il était plus fort que prévu, ou très changeant. Et franchement, c'est pénible.

La deuxième raison qui nous a fait reconsidérer cette destination, est la température moyenne sur les destinations que nous envisagions. En février, en Grèce, il fait 15°, et un vent quasi-permanent, qui vient plus volontiers du Nord que du Sud.

Alors un soir, on s'est dit : "bon, on part des mois entiers sur la période hivernale, on ne peut pas décaler ce séjour, et comme depuis ces 12 dernières années on n'est partis qu'une fois au soleil, ça va pas être possible !" Parce que oui, nous aussi on veux se trimballer en petit débardeur sur le pont, et laisser le soleil dorer nos peaux jusqu'à ce qu'elles soient couleur pain d'épice, que diable !

Direction You Tube, pour voir des vidéos-témoins de personnes qui ont traversé l'Atlantique, la voix de quelques marins résonnant encore dans un coin de nos têtes : "Si tu prends les alizés à la bonne période, l'Atlantique c'est super tranquille..." Les vidéos confirment : on voit des navigateurs sereins, des dauphins, un vent favorable et modéré... Comble du bonheur, on se rend compte que les bonnes périodes pour traverser l'océan s'étalent de fin novembre à fin mai. Pile-poil dans le timing prévu !

Google Images avec le mot-clé "Antilles" fini de faire chavirer nos cœurs. On étudie le parcours, et les temps de navigation : en partant le 1er octobre, et en prenant le temps de visiter un brin les pays que nous longerons, on arrive au Cap Vert début à mi-novembre. Puis on guette la météo, et dès que les vents sont posés, on entame les deux semaines de navigation qui nous mèneront aux Antilles. Bon, deux semaines, c'est l'objectif, mais comme tout dépendra du vent, disons qu'on devrait mettre entre 12 et 20 jours pour traverser.

Deux mois pour l'aller, autant pour le retour, ça nous laisse 4 mois sur place, ce qui est un peu court pour visiter les dizaines d'îles des Antilles, et les hauts lieux touristiques d'Amérique Centrale. Mais c'est déjà bien, on s'en contentera, et on s'en mettra plein les yeux !

Toutefois, cette modification de projet entraine un surcoût important sur l'équipement su bateau. Il nous faudra :
- un dessalinisateur, pour ne pas avoir à charger une centaine de litres d'eau potable en bouteilles
- une capote de descente, pour utiliser facilement le taud et disposer d'ombre sur le pont
- un téléphone satellite, pour toujours pouvoir joindre des secours, si besoin, et accessoirement rassurer nos parents, qui se sont brièvement décomposés à l'annonce de notre nouveau plan...
- des panneaux solaires, indispensables au fonctionnement des appareils électriques embarqués, et dont on ne se passera pas : le GPS, les sondeurs, la radio, le frigo...

Bref, l'addition vient de s'alourdir franchement. Du coup, on réfléchit à des solutions de financement :
- braquer des mémés, c'est facile, mais pas sympa
- faire les poches de proxénètes, c'est certainement bien rentable, mais franchement dangereux
- vendre un rein, c'est pas suffisant
- vendre sur le bon coin tout ce qui est inutile dans la maison, ça prendrait des années
- intégrer le marché noir de revente d'authentiques cornes de licornes, je suis pas sûre que le marché soit très développé
Bon, à défaut d'avoir trouvé une meilleure idée, il faudra donc se rabattre sur un nouvel emprunt (c'est le banquier qui va être content !)...


lundi 5 février 2018

Des dauphins !


Ce premier dimanche de février, le temps est beau et très calme. Sylvain se dit que c'est parfait pour finir de monter la voile, que nous avons récupéré après sa réparation. Il l'a remontée au port, sans la déployer, mais pour refixer les points de ris, Sylvain préfère aller en mer par très faible vent.

C'est donc le jour idéal !

Deux de nos voisins sont sortis en bateau, on se dit que c'est jour de régate ! Et effectivement, dès que nous quittons le port, nous voyons de nombreux voiliers près à s'élancer dans une course aussi sportive que jolie. Le voisin nous a invité à participer aux régates, mais je pense que je ne suis pas prête : j'atteindrais la crise cardiaque avant la ligne d'arrivée, tant les coques se frôlent autour des bouées, dans leur quête effrénée de la plus juste et courte trajectoire...



Mais ayant à peine eu le temps de profiter de ce spectacle, mon attention est attirée par un mouvement de plongeon à proximité. Sans doute un gros poisson, me dis-je. Puis un deuxième, dont je ne vois que l'écume post-immersion. L'idée me traverse l'esprit qu'il doit s'agir de gros thons, jusqu'à ce que j'aperçoive un bel arrondi surmonté d'une nageoire dorsale caractéristique et que ma joie explose :

- Des dauphins ! Je le crois pas, ce sont des dauphins !!! (enfin, en vrai, la grammaire était moins correcte que ça, sous le coup de l'émotion...)


Cela semble irréaliste, car nous sommes à peine à 1 km des côtes de Port Camargue, mais ils sont nombreux, et le ballet se joue tout autour du bateau. Ils sont allés flirter avec les navigateurs en régate, et repartent vers le large, non sans nous en mettre plein la vue.

(vous pouvez agrandir la vidéo en cliquant sur le rectangle en bas à droite)

J'essaie tant bien que mal d'immortaliser ces scènes fabuleuses, pestant contre mon téléphone dont la qualité d'image me semble nettement insuffisante, et la rapidité des cétacés qui ne me laisse pas le temps de réagir comme je le voudrais. Mais la magie de l'instant me déborde, j'ai littéralement le souffle coupé, et je savoure pleinement cette chance inouïe.


Cet incroyable spectacle aura duré moins de 10 minutes, il s'en est fallu de peu que nous le manquions. Je regrette que Killian ne fut pas à bord avec nous, ce jour-là, il aurait vraiment adoré. Maëlyss, quant-à elle, est descendue au bout de 5 minutes lire dans sa cabine, et, devant notre étonnement, nous rétorque avec la naïveté de son âge  que "c'est bon, je les ai vus, et maintenant je suis lassée". Aaaaargh, après la génération Z, on atteint la génération "blasés", et ça me consterne !

Je me demande combien de fois nous aurons la chance de côtoyer ces magnifiques créatures au cours de notre périple. Beaucoup, j'espère !


Pour le reste, une navigation très tranquille nous a fait du bien, après 2 sorties assez "sportives" par vent fort ; et à priori la voile est correctement remontée. Pour les ris, c'est le prochain vent à 25 nœuds qui nous dira si on a été efficaces...

dimanche 7 janvier 2018

Première nav' 2018

C’est notre première navigation depuis l’opération de Killian, il y a presque 2 mois. Elle a du coup un goût particulier. On retrouve les choses telles qu’on les a laissées : en plan. Lors de l’inattendue  annonce de son diagnostic effrayant, nous étions en train de faire des travaux sur le bateau, quand la météo ne nous permettait pas de naviguer. Nous retrouvons donc des bois décapés, en attente d’être revernis, des planches en vrac, restes d’une table extérieure réinstallée, des chromes à moitié nettoyés… Et nous renouons avec nos rêves d’escapade, aussi, que nous avions mis en suspend ces dernières semaines. Sylvain était bien passé quelques fois, pour de courtes navigations avec des potes. Mais c’est notre premier vrai retour tous les quatre, avec deux amies.
Pour un 5 janvier, il fait un temps superbe, grand soleil et brise légère. Nous mangeons sur le pont sans même avoir froid ! Puis c’est un départ rapide, après contrôle de la météo, car à cette saison, la nuit et l’humidité glaciale tombent vite. A peine quittons-nous le port que nous voyons la girouette s’affoler, le vent ne cesse de changer de direction, et derrière nous nous voyons arriver à toute vitesse de gros nuages gris ! Mince, c’était pas prévu, ça… Les quelques autres plaisanciers sur la mer  ont aussi vu le temps tourner, et tous prennent rapidement la direction du port. Nous non, évidemment, car Sylvain voit là une nouvelle opportunité de s’entrainer en conditions peu favorables. C’est toujours dans ces cas-là que ça grince un peu des dents sur le pont, car moi aussi j’aurais préféré rentrer nous mettre à l’abri.
Finalement, ce n’est pas la pluie qui vient couvrir nos voiles, mais un épais brouillard. On ne voit plus le port alors que nous en sommes tout proche, ni aucune côte. Peu importe, on règle correctement nos voiles, et on s’élance vers la mer. L’humidité bien fraiche de janvier nous glace un peu, je descends rapidement faire chauffer de l’eau pour des boissons chaudes. Le temps pour le Cappuccino de nous réchauffer les mains, et voilà que le brouillard se disperse, laissant passer des rayons de soleil qui finissent de nous réchauffer.

Avec quelques 10 noeuds de vent, nous avançons à moyenne allure et la sortie est agréable. On reste sur la mer le temps de voir le soleil se coucher, et même si un voile en altère un peu les couleurs, on savoure sa beauté. Mais sitôt disparu, le froid vient à nouveau nous piquer de ses nombreuses aiguilles insidieuses, alors nous ne traînons pas pour rentrer.


Sylvain progresse bien à la barre. Il faut bien avouer que sans vent et sans houle, c’est plus facile. Il tente de me refiler la barre, mais pas question ! Même si je rêve d’être autonome sur ce bateau, je m’en sens pour l’instant totalement incapable, même s’il est à mes côtés.
Nous passons notre première nuit d’hiver sur le bateau, grâce au convecteur électrique que Sylvain avait installé, il y a 2 mois. Il est fort peu esthétique dans le carré, mais nous n’avons de toutes façons pas les 4 000€ à consacrer à l’installation d’un chauffage bateau. On se rend compte que la condensation est importante, et l’isolation thermique du bateau n’est sans doute pas la plus efficace qu’on ait vu, car le chauffage fonctionne au maximum sans discontinuer, et pourtant je ne pourrais pas dire que j’ai trop chaud. Cela attise notre envie d’être sous des latitudes plus clémentes l’hiver prochain, en tout cas, j’espère sincèrement qu’on pourra concrétiser notre projet comme prévu. Cela dépendra de la récupération de Killian et de l’avis de son chirurgien. Mais c’est en bonne voie.
Le lendemain nous sortons à nouveau, car nous voulons essayer de suivre une route programmée avec le GPS. Direction Palavas les flots, pour pouvoir faire l’aller-retour dans la journée. La météo n’est pas sensationnelle, le vent souffle à 20 nœuds et n’est pas orienté idéalement pour notre navigation, le ciel est gris… Mais bon, on se motive ! On trace notre route sur le GPS et on hisse les voiles, non sans prendre 2 points de ris*. M’étant déjà gelée hier, je me suis habillée en conséquence : deux pantalons, deux paires de chaussettes, deux sous-pulls et un pull en laine.
* point de ris : réglage qui permet de ne pas déplier toute la voile quand le vent est fort
La houle est bien présente : le tanguage du bateau nous en informe autant que le désespoir de Maëlyss, qui nous supplie de faire demi-tour. Et on se rend vite compte que tenir notre route va être difficile, avec un vent bien dans le dos, mais pas assez pour naviguer vent arrière. On va donc devoir  zigzaguer un peu, en évitant les zones de récifs artificiels. Passer entre les deux récifs s’avère périlleux, en on doit sans cesse virer de bord, en faisant quasiment du sur-place. On rallume le moteur pour nous aider à garder de la vitesse dans les changements de direction. J’ai une pensée reconnaissante pour le génial inventeur du winch self-tailing*, et  pour l’adorable ancien propriétaire qui a eu la bonne idée d’en installer sur Heimoana, car c’est moi qui gère les voiles, et tirer les drisses** par ce vent ne serait pas de ma compétence sans cette aide précieuse. (Je n'apprendrai que bien plus tard qu'il est parfaitement inutile de se contraindre à éviter de naviguer sur ces récifs ! Ils sont profonds, et seuls les pécheurs doivent éviter de jeter leurs filets à ces endroits, mais pour la navigation, il n'y a aucune restriction... Le fait qu'ils ne soient pas matérialisés à la surface par des balises aurait dû nous mettre la puce à l'oreille, mais le principe de précaution avait pris le dessus).
* winch self-tailing : borne d’enroulage et de blocage des cordes à double-vitesse, qui permet de diminuer la pression des cordes.
** drisses : ce sont les cordages, car sur un bateau, on parle de drisses, de bouts, d’écoutes, mais jamais de cordes !
On se prend les vagues de travers, puis de face, et ni l’un ni l’autre ne sont agréables.  On a des creux de vague jusqu’à  1m, et des débris à la surface, qu’on évite, quand il s’agit d’un beau tronc capable de trouer une coque. Louloute prend sur elle mais demande toutes les 5 minutes quand est-ce qu’on rentre. On prendra aussi quelques lames qui nous mouillent bien, et la première est même rentrée dans le bateau (Sylvain et moi pensions bien qu’il fallait aller fermer la porte, mais lui galérait à tenir la barre et moi je galérais à retenir mes tripes).
Devant la difficulté de la navigation, on opte finalement pour un demi-tour devant la Grande Motte, mais le retour sera long. Avec du coup un vent de face, il faut d’autant plus louvoyer, mais dès qu’on s’approche enfin du port, les vagues se calment, la mer étant à cet endroit protégée par la digue de l’Espiguette. Je suis congelée, et le mal de mer m’a bien tenu compagnie, sur la quasi-totalité de la navigation. Killian et Maëlyss sont également transis de froid, et heureux de notre retour à Port Camargue. Ce n’est qu’au moment d’amarrer qu’on se rend compte qu’on a semé la gaffe*. On devient des pros de la perte de matériel ! Bon, si j’avais pensé à la ranger au départ, on l’aurait probablement encore, mais je l’ai laissée sur le pont, et les filières n’ont pas suffi à la retenir.
*gaffe : longue perche pour aider à l'amarrage
Le tracé bleu, c'était notre plan de route, le jaune, c'est notre route réelle...


On se réchauffe enfin, puis on mange, avant de démonter la Grand Voile, puisqu'on l'a déjà déchirée 2 fois, à cause d'un bidouillage au pied du mât. Il manque une goupille pour bloquer la sortie du rail de la voile, et il semble que cette pièce ne se change pas, d'où une installation un peu hasardeuse, à laquelle on doit remédier. Si démonter la voile pour la faire réparer n'est pas bien compliqué, je crains que la remonter correctement ne relève du défi. A suivre, donc !!