jeudi 11 avril 2019

Quelques jours de vacances en amoureux (2/3)


Après une courte nuit, on se lève, bien fatigués mais moins malades. Il fait 13 degrés dans le bateau, car notre chauffage ne fonctionne que quand on est branchés au 220 dans un port. On allume le four et la gazinière, pour gagner 2 petits degrés. La baie est très calme, même si le vent souffle sur la zone, aussi nous descendons à terre visiter le Cap Creus et son parc national magnifique. 







La balade est appréciée, et un peu de farniente aussi. Le mouillage est top, le bateau ne bouge pas, du coup on se décide à passer la nuit suivante sur le même spot, pour dormir correctement et bien récupérer. On sait que le vent se lèvera à nouveau fort dans la nuit, mais entourés de hautes parois rocheuses, nous nous sentons bien à l’abri.

C’était sans compter sur une zone où la paroi était plus basse, et un vent venant justement de l’Est qui s’y engouffrerait… Je suis réveillée à plusieurs reprises dans la nuit par le vent qui fait gémir et taper différentes parties du bateau. Sylvain n’est plus dans le lit, j’en déduit qu’il est sur le pont à surveiller, et que s’il y a un problème il m’appellera (non, je ne suis clairement pas solidaire au milieu des nuits trop fraiches…). A 2h, justement, il m’appelle : le bateau tend à reculer sur la paroi rocheuse derrière, et sur les roches volcaniques bien pointues qui affleurent à la surface de la mer. Nous voilà tous les deux sur le pont, dans une nuit d’encre, à surveiller le déplacement du bateau. On hésite sur la conduite à tenir : déplacer l’ancre alors qu’on ne voit absolument rien ? On estime que l’ancre n’a pas bougé, mais que simplement la chaine se tend plus sous la pression. Comme nous mouillons par 14m de fond, notre rayon est large. On finit par rallumer le moteur, pour ravaler un peu de chaine afin de garder une distance de sécurité d’avec les rochers, mais sans remonter l’ancre. Le résultat n’est pas flagrant, mais le bateau semble stable malgré les rafales à 25 nœuds qui nous balaient.

Fatigué, Sylvain va se coucher, et je reste sur le pont en surveillance. Un œil sur la masse rocheuse que je distingue à peine, l’autre sur l’anémomètre pour guetter la fin du coup de vent. L’ancre assure, et le vent faiblit. A 4h30 je peux retourner me coucher finir ma « bonne nuit de repos ».

Nous prenons le temps d’une grasse matinée avant de lever l’ancre, direction un autre mouillage proche de Cadaqués. J’ai visité ce village en mars, et, tombée sous son charme, je voulais vraiment y amener Sylvain. Il n’y a que 4 miles nautiques à parcourir, mais avec un vent de face force 5 et un courant qui commence à se faire sentir, il nous faut presque 2 heures pour atteindre le mouillage choisi. Il est un peu loin de Cadaqués, alors on poursuit notre route jusqu’à la baie de Port Lligat. Deux voiliers sont sur place, l’un sur bouée, l’autre sur ancre. On se place entre les 2, et jetons l’ancre par 14m de fond. Le vent s’est calmé, le bateau sur ancre quitte la baie. Mais voilà qu’Eole se lève de mauvaise humeur, et un vent du nord (prévu pour le lendemain matin !) s’installe, nous mettant en situation inconfortable. A nouveau, notre rayon autour de l’ancre est trop large, nous sommes poussés sur le bateau amarré sur bouée (son rayon a lui est très minime), et sur quelques roches volcaniques affleurant là aussi. Je les trouve très belles, ces roches, mais tellement dangereuses pour la coque d’Heimoana que si j’avais un bâton de dynamite en poche je n’hésiterais pas longtemps avant de l’utiliser… 

Ni une ni deux, on lève l’ancre pour rejoindre le premier mouillage choisi, plus loin, mais qui nous mettrait à l’abri du vent du nord. On fait longuement le tour de cette grande baie, pour choisir le meilleur endroit. On jette l’ancre, avant de se rendre compte que l’endroit ne nous convient pas. Sylvain la relève pour la 3e fois de la journée, se taillant des biscottos de body builder, et songeant probablement qu’il devient urgent d’acheter un guindeau électrique pour gérer cette fichue ancre.

On se chamaille un peu, puis on décide de revenir mouiller devant Port Lligat, là où l’autre voilier était. La zone est bonne : on mouille par 4m de fond (ô joie pour celui qui devra remonter la chaine !), et cette faible profondeur assure un rayon plus petit de « tournage autour de l’ancre ». Soit plus de sécurité même si un vent fort tend la chaine. 

Le ciel est chargé, et je resterais volontiers affalée sur ma couchette avec un bouquin, mais Sylvain me presse pour sortir.  Nous voilà donc en route avec l’annexe vers le village, quand le moteur s’arrête. Panne d’essence, alors que Sylvain a fait le plein la veille. On ne s’explique pas où est passé l’essence, mais il faut retourner au bateau à la rame pour remettre du carburant. Depuis que Sylvain me répète qu’il faut TOUJOURS avoir les rames à bord de l’annexe, j’admets que la démonstration de leur utilité est marquante, car j’aurais été bien embêtée de devoir nager 300 ou 400m dans cette mer bien trop froide.

Bref, on débarque enfin à Port Lligat, et poussons la balade jusqu’à Cadaqués. Le ciel s’est dégagé, et nous profitons d’un chaud soleil pour prendre un Cappucino en terrasse. Je me régale !

La baie de Port Llorgat, dans laquelle nous mouillons.
  

 Cadaqués au coucher du soleil.
De retour au bateau, il fait déjà presque nuit, mais on a choisi de rester là jusqu’au lendemain. Je trouve la nuit bien calme, Sylvain, lui, m’assure être sorti pour surveiller, car ça rafalait un peu. Au réveil, il ne fait que 11 degrés dans le bateau, je laisse donc très égoïstement Sylvain se lever le premier pour allumer la gazinière. On l’éteint quand il fait 15 degrés, et je m’étonne d’y survivre (si dans ma maison il faisait 15, je brûlerais mes chaises et portes de placard pour gagner quelques degrés…).

Nous voulons retourner à Cadaqués, se faire un p’tit restau en terrasse. Mais décidément, le vent nous persécute, et le matin il rafale jusqu’à 30. Il doit se calmer en mi-journée, alors on reste à bord jusqu’à ce qu’il daigne nous ficher la paix.

dimanche 7 avril 2019

Quelques jours de vacances en amoureux (1/3)

Voilà un moment qu’avec Sylvain nous pensons à repartir, nous voulons aller aux Baléares. Peu enclins à nous accompagner, il est convenu que les enfants seront gardés par mes parents le temps de notre escapade. On sait devoir laisser notre collègue tout seul au boulot, et la charge de travail que ça représente, mais il est vraiment de bonne composition et nous encourage à partir, alors que la saison vient juste de démarrer. Il aurait été plus facile pour lui que nous partions avant la réouverture du camping, mais les travaux d’hiver ont été longs, et ne sont toujours pas finis. On a bossé comme des malades et fait au mieux, et on a besoin de ces quelques jours de vacances.

Le jour prévu du départ, mes parents arrivent de bonne heure, mais Sylvain tient à terminer les nettoyages de mobil homes, et y consacre plusieurs heures, puis c’est un fournisseur qui débarque et décale encore notre départ. Mes parents ont dû être ravis de se lever super tôt pour nous voir partir seulement à 19h...

On guette la météo depuis plusieurs jours. C’est la dernière vague hivernale sur l’hexagone, et la mer ne sera pas épargnée par les vents froids. On décide donc de s’arrêter à Décathlon nous équiper un peu mieux : polaires bien chaudes et vestes étanches de croisiéristes font chauffer la carte bleue, mais c’est indispensable.

On largue les amarres le lendemain, avec presque 24h de retard. On prévoit une étape sur la Costa Brava, avant de tracer aux Baléares, car on nous a dit qu’au large de Roses, il y a une zone dépressionnaire où la météo est souvent pénible. Or, on part sous un vent de force 6 (vents de 39 à 49km/h), faisant déjà l’objet d’alertes vigilance par les sites météo. La prudence est de mise ; on ne déploie qu’une petite partie de voiles, nous mettant sous trinquette avec 2 ris dans la GV. Le toilage est suffisant, on avance à 6-7 nœuds, c’est une bonne moyenne, mais la mer est bien formée, avec des creux de vagues jusqu’à 2m ou presque. On aperçoit quelques dauphins au large de Sète, mais leur ballet est furtif, je n’ai pas eu le temps de les prendre en photo.

On apprécie particulièrement nos grosses vestes étanches, qui coupent bien le vent, et nous protègent des nombreuses lames qu’on prendra sur la figure  (Sylvain a pris la première sur le dos à l’instant où il enlevait sa petite veste pour mettre la grosse). Néanmoins, le vent est glacial et s’insinue sournoisement à travers mes 2 pantalons, pourtant recouverts d’un pantalon de pluie. Mes mains, comme toujours, sont glacées et douloureuses.

 

On se relaie à la barre, qu'il est impossible de confier au pilote auto, tant il faut régler en permanence, et s’ajuster sur les plus hautes vagues.
Le mal de mer nous saisis tous les deux, on n’avale quasiment rien. La fatigue accumulée des derniers jours et le froid n’arrangent évidemment pas la situation. J'ai bien du mal à tenir mon journal de bord.


Partis à 11h de Port Camargue, on sait qu’on n’arrivera qu’en fin de nuit sur le mouillage, alors on essaie d’aller dormir. Sylvain y parvient un peu en fin de journée, mais quand moi je m’allonge, à toute vitesse, le mal de mer et mes doigts douloureux me feront attendre le sommeil un long moment.
Je ne suis pas allée plus loin que le carré : le pied du mât est l’endroit qui bouge le moins sur un bateau. Sylvain me certifie bien dormir dans la couchette arrière, mais pas question pour moi d’essayer : le simple fait de ne pas barrer me rend malade, et les nausées surgissent dans les 4 secondes qu’il me faut pour descendre et m’allonger sur la banquette!

J’ai embarqué des chaufferettes, restes d’une session Canada hivernale, et en début de soirée j’en craque deux, que je serre bien dans mes mains. C’est vraiment pas écolo, mais la planète a un chouilla moins d’importance quand je me gèle depuis des heures (c’est moche, mais j’assume...).

Le vent a fini par se calmer en toute fin d’après-midi, nous déployons alors toutes nos voiles. Il faiblit au point de faire chuter notre vitesse à 4 noeuds, voire moins. Puis reprend brusquement en ayant changé de direction : il est passé d’ouest à sud, et on l’a en pleine face. On réduit à nouveau nos voiles, et on tente de louvoyer. Pas longtemps, on fait presque du sur-place. Alors, fatigués, toujours malades et gelés (surtout moi), on joue la facilité en allumant le moteur. Il est 20h, et on aura le vent de face jusqu’au bout. Les premières heures au moteur sont aussi éprouvantes que la majeure partie de la navigation. On est face au vent et aux vagues, qu’on prend de face, mais il fait nuit noire et on ne les distingue pas, on ne peut donc pas les anticiper. On pousse le moteur, mais notre vitesse reste de 3,5 noeuds en moyenne. En fin de nuit, heureusement, le vent se calme, la mer aussi. On prend nos quarts, et celui qui ne veille pas arrive à dormir. Moi aussi, toujours au pied du mât, toute habillée et sans même enlever mes chaussures (chaque seconde passée dans une autre position qu’allongée augmente dangereusement mes nausées).

On arrive au mouillage de Cala Culip à 5h30. La nuit, sans lune, est d’encre, on ne distingue rien, et comptons avec foi sur notre GPS pour nous guider.  On jette l’ancre par 8m, et on en lâche près de 40. On surveille un petit moment que le bateau ne bouge plus. Nous sommes bien abrités du vent par de hautes parois rocheuses qui nous entourent presque à 360 degrés, et de la houle, la baie étant grande, nous nous sommes décalés de l’entrée.
 On est glacés. Il fait 13 degrés dans le bateau, alors j’allume gaz et four pour nous faire une tisane et gagner un peu de chaleur.

On va se coucher éreintés, et toujours malade pour ma part. Je n’ai pu avaler que quelques fruits secs et un gâteau  de toute la journée. On dort habillés : on a beau avoir une bonne couette, il fait vraiment pas chaud. Les quelques heures de sommeil sur un plan d’eau calme sont particulièrement appréciées.  Puis, avec le petit déjeuner vient la grande question : qu’est-ce qu’on fait? Rallier Majorque nous demandera une navigation de nuit de plus, et deux pour le retour, avec très peu de temps sur place, et les prévisions météo annoncent majoritairement un vent de force 6, comme celui que nous avons affronté pendant 15h. Et mon mal de mer me tient toujours compagnie. L’envie des Baléares se fait moins pressante, et nous décidons d’y renoncer, car il ne serait en plus pas judicieux de reprendre le boulot complètement défoncés.




Mouillage de Cala Culip, vu le lendemain.

mardi 26 février 2019

Première régate !

Le temps passe, et notre projet de petit voyage trépasse. Si, un temps, nous avions espéré pouvoir repartir quelques semaines avec les enfants -entre janvier et mars-, ce n’est hélas plus réalisable, le boulot que nous voulions fuir temporairement happant tout notre temps et notre énergie.
Aussi, quand mon voisin Christian m’a contactée pour me proposer à nouveau de participer à une régate sur son bateau, j’ai sauté sur l’occasion de revenir sur le fil de l’eau (j’avais longtemps refusé, par peur). Après 2 annulations pour cause de météo, on finit par pouvoir se lancer sur une course début février. Ce dimanche-là, une trentaine de voiliers sont au départ, et j’embarque sur le bateau de Christian en compagnie d’un équipage déjà rodé. Nous serons 5 sur « Moun’ba » pour cette course.

Le principe d’une régate est simple : il faut réaliser le plus rapidement possible un parcours déterminé. Des bouées marquent le parcours, qu’il faut contourner sans les toucher. Les bateaux courent tous ensemble, mais ils appartiennent à différentes catégories selon leur taille. Il y a ainsi un tout petit voilier, qui arrive toujours dernier, mais qui est premier, étant seul de sa catégorie…

A son arrivée au bateau, Sylvain et moi aidons Christian à remonter son génois, réparé la veille. Puis on constate que des algues se sont largement installées sur la coque, ce qui ralentit la glisse du bateau. Ni une, ni deux, Christian enfile sa combinaison et plonge pour nettoyer son bateau (dans une eau bien fraîche, mais Christian est un passionné et j’admire sa détermination), pendant que Loïc et moi allons au débriefing. Le reste de l’équipage nous rejoint. Le parcours nous est donné, ainsi que des informations utiles sur le déroulement de la course, puis chacun rejoint son bateau et se lance dans la baie de Port Camargue. Du café et plusieurs sachets de viennoiseries à bord : nous sommes prêts !

Les deux bateaux de l’organisation se mettent en place. Ils déterminent patiemment la ligne de départ en fonction du vent, afin que tous les participants partent dans des conditions égales. Les bateaux se massent près d’eux, et la tension monte d’un cran (de plusieurs pour moi). Il faut bien se rendre compte que 30 voiliers qui sont soumis au vent léger et au courant sont loin de pouvoir rester statiques sur l’eau, et de petits aller-retours de chacun, attendant le signal du départ sur un espace réduit implique une surveillance accrue de tous les côtés. Les adversaires vont dans tous les sens, chacun guette et avertit le barreur, et moi je suis déjà dans un état de stress avancé quand j’aperçois un grand voilier à coque bleue foncer sur notre arrière. Il arrive par notre tribord, à une vitesse que sur le coup je trouve absolument folle, et nous passe juste derrière, presqu’en nous frôlant. J’ai un instant cru qu’il allait nous éperonner… J’estime qu’il est passé à 1 mètre grand max, mais je ne suis pas certaine d’être complètement objective à ce moment-là. Et je me dis que si je reste à ce niveau de stress, je mourrai d’une crise cardiaque avant la fin de la régate…

Le départ est enfin donné, et tous les équipages s’activent pour donner de la vitesse à leurs navires. Je vois Loïc, Tom, Pascal et Christian, les hommes à bord de Moun’ba, manoeuvrer avec fluidité. Ils ont manifestement l’habitude de naviguer ensemble, chacun trouve sa place, et les postes s’interchangent au besoin. Moi je me sens un brin inutile en début de course, et à la fois, j’ai très peur de mal manœuvrer si je m’y colle. Je me contente de les observer, de surveiller les adversaires, de faire baisser mon stress et de prendre des photos. 

On se fait doubler par bâbord...

Tous concentrés à bord...

... mais il y a aussi des temps plus calmes.

Nous naviguons d’abord par vent presque de face, sur un parcours en triangle, ce qui impose à tous les bateaux de virer de bord plusieurs fois. Il faut donc surveiller de chaque côté, devant, derrière, les manœuvres des autres ainsi qu’une fenêtre nous permettant de faire nos propres manœuvres. 

Celui-ci arrive droit sur notre arrière et est plus rapide que nous. Il nous doublera rapidement (en passant tout près !).
Une fois la bouée contournée, nous sommes vent arrière, et il faut sortir le spi en vitesse. Notre grande voile colorée prend place devant le génois, que nous réenroulons. Comme il fallait bien que je fasse une bêtise, j’ai fait un nœud au bout de l’écoute du spi, ce qu’on ne doit AU GRAND JAMAIS faire. Je le savais, Johann et et Sylvain me l’ayant déjà dit, mais cela m’était sorti de l’esprit. Le spi est une voile intéressante mais difficile à gérer, et si un coup de vent l’emporte, il faut qu’elle puisse s’échapper plutôt que d’embarquer le bateau, et c’est pour cette raison qu’on ne noue pas les extrémités des écoutes. J’essaie de bien me l’imprimer dans le crâne, cette fois. 

J’apprécie le changement d’objectif, j’ai moins froid ! En avançant face au vent, on le ressent plus fort, et le bateau gîte, alors que lorsqu’on navigue vent arrière, il semble que le vent est bien moins fort, et le voilier est plus stable. On croit même avancer plus lentement alors que non. Et on ne vire pas de bord, ce qui fait des trajectoires plus « sereines ». On prend le temps d’avaler une viennoiserie de plus…

Sous spi, la visibilité est encore moins bonne que sous génois, on se place de chaque côté pour guetter les adversaires, mais les trajectoires sont à peu près fixes.

Une course se détermine souvent par deux manches, et chaque manche comprend 2 fois le parcours donné. A la fin du premier parcours, on sait déjà qu’on n’est pas super bien placés pour la première manche. Je commence à aider, plutôt sur les virements de bord, et la sortie ou rentrée du spi. Je suis maladroite et pas assez rapide, trop sous pression, mais l’équipage ne semble pas m’en tenir rigueur (en tout cas, il ne me reproche rien). Ces hommes courent pour le plaisir, et sans doute pour améliorer leurs chronos, mais ils ne sont pas compétitifs à outrance, et j’apprécie cet état d’esprit.

Le premier bateau a viré, le deuxième pas encore.

Les bateaux s’espacent les uns des autres à mesure de la course, et la pression est nettement redescendue chez moi. On finit la première manche un bon moment après les premiers, mais ce n’est pas grave. On prend une pause bienvenue, caressés par le doux soleil hivernal et la brise légère, avant d’attaquer la deuxième manche.

Le vent à changé de cap, et la deuxième manche se fera selon un nouveau parcours. Les organisateurs s’installent, et les concurrents sont à bloc. Je suis à nouveau super tendue, mais les coques sont plus espacées que sur la première manche, en tout cas au niveau de la ligne de départ. Mais il faut rapidement envisager les virements de bord, et à nouveau on voit des voiliers dans tous les sens, il faut rester bien concentrés. 

Peu après le départ de la deuxième manche.

La première bouée est un sacré défi : on voit les concurrents qui l’atteignent avant nous avancer en crabe sur elle, le courant doit être particulièrement fort à cet endroit. On essaie de prendre plus large, mais tout le monde n’est pas d’accord à bord sur le moment où il faut virer. « C’est bon, là, on passe ». « Non, attends encore on passera pas ! ». C’est le barreur qui décide, mais on a effectivement viré trop tôt et on ne passera pas la bouée, le courant étant effectivement localement très fort. A l’approche de celle-ci, un autre bateau arrive droit sur nous, nous oblige à virer en urgence pour l’éviter, et nous perdons toute notre vitesse et nos possibilités de manœuvrer. On touche la bouée, et il faut faire une « réparation » (c’est une manœuvre-pénalité). Une discussion sur le quai, après l’arrivée, nous apprendra que si l’on a touché la bouée à cause de la mauvaise manoeuvre d’un autre candidat, nous ne sommes pas tenus de faire la réparation… Bref, on a perdu du temps alors qu’on était bien partis, cela nous contrarie un peu, et en plus on l’a perdu pour rien.

On continue notre parcours en banane, mais ça ralôche un peu à bord (sans doute plus pour la forme que par mauvaise humeur). Les manœuvres s’enchainent à bord : virements, sortir et rentrer le spi… J’ai mouillé mes gants lors de la première manche en remontant une écoute de spi partie à la mer, du coup je les ai laissés dans un coin, et manœuvre à mains nues. Mes paumes sont en feu à force de tirer les cordages, j’hésite à remettre les gants mouillés, mais j’ai déjà froid, alors je garde mes mains nues. On continue à descendre les viennoiseries, mais il y en a trop pour qu’on en vienne à bout.

On achève la deuxième manche, puis on regagne le port. Je n’ai aucune idée de notre classement du jour, mais je suis vraiment contente d’avoir participé à cette régate. Les hommes me laissent la barre pour le retour, mais c’est une barre franche alors que j’ai l’habitude de la roue. Après quelques erreurs et de judicieux conseils, j’arrive à peu près à garder mon cap, mais rends la barre avant l’entrée au port.

Nous serons restés en mer environ 6h, au cours desquelles j’ai eu froid la plupart du temps (il faut vraiment que je me décide à acheter un bon vrai coupe-vent de marin…) Mais c’est pas grave, j’ai vraiment apprécié ma sortie ! Je rentre me réchauffer dans Heimoana, à grand renfort de Capuccino et de fesses collées au radiateur.

Merci Christian pour cette belle expérience !! Merci aussi à Tom, Pascal et Loïc de m'avoir intégrée à l'équipe, pour leur bonne humeur et les conseils. J’espère remettre ça quand il fera un peu plus chaud, au moins pour me prouver que je peux m’améliorer en tant que membre d’équipage…

mardi 1 janvier 2019

2019, toujours des questions...

Je n'ai pas l'habitude, à l'occasion des nouvelles années, de faire un bilan, ni de me fixer d'objectifs. Le réveillon du jour de l'an ne me transcende pas plus que les dizaines de textos échangés le 1er janvier, personnalisés ou groupés, et cette période n'a pour moi pour seul attrait que les moments passés en famille ou entre amis.  Néanmoins, légèrement poussée par... je ne sais quoi, je vais ajouter un p'tit paragraphe de "Bonne année !", sans doute le 35e que vous lirez ces jours-ci... 

Après une année 2017 qui avait vu notre fils être opéré d'une tumeur, nous nous étions dit que 2018 ne pouvait pas être pire. Qu'elle ne pourrait être que franchement meilleure, parce que ce serait l'année qui verrait se réaliser un grand voyage en famille à travers le monde. Mais 2018 nous aura apporté non seulement une récidive de la tumeur de Killian, mais aussi la déroute du projet de voyage et des situations professionnelles et personnelles un peu inconfortables, avec des changements parfois difficiles à négocier, tant pour nous que pour les enfants. Alors pour 2019, on ne se prononce pas. On se réjouit d'être aujourd'hui tous en bonne santé, et de ne souffrir ni de la faim ni du froid. On sait que cette année, comme toutes les précédentes et toutes les suivantes, nous aurons une famille aimante et soutenante, des amis fidèles pour partager nos joies et nos peines, des bons moments et quelques galères, mais la vie est ainsi, et malgré tout nous aimons la notre, que nous n'échangerions pour rien au monde. Chaque journée, belle ou sombre, contribue à nous faire grandir, et nos enfants, je l'espère, deviendront les adultes qu'ils sont au fond d'eux, quelles que soient nos forces et faiblesses dans l'éducation et l'affection dont nous les entourons. 
Souhaiter paix, bonheur, santé... Oui, bien sûr ! On le souhaite pour soi, pour ceux qu'on aime et toute l'année. Mais on est d'accord qu'aucun souhait n'a jamais eu la moindre incidence sur le déroulement d'une vie. Alors simplement, je vous encourage à avoir chaque jour un regard bienveillant sur vous et sur la journée écoulée pour que vous puissiez voir que la vie et belle, que votre âme est belle, et que toute cette beauté se savoure et se partage.

Mais revenons au sujet de ce blog...
Après avoir navigué quelques jours sans nous, sous la conduite experte d'un ami, Heimoana a fêté ce premier jour 2019 avec nous, au fil de l'eau, bien entendu ! Le temps est superbe, et un copain nous rejoint avec son fils pour une belle après-midi. Il nous aura fallu insister lourdement pour amener nos enfants, qui râlent, pleurent et nous assurent qu'ils n'aiment PAS le bateau. J'avoue que cela me contrarie, alors que bien sûr ils sont par la suite souriants et heureux d'être sortis (même si c'était "un peu trop long", une sortie de 3h...).
Le moteur a bien un peu de mal à démarrer, comme d'habitude, il faut croire qu'il est aussi frileux que moi. Le vent est faible, c'est moi qui le sors du quai. On ouvre rapidement les voiles, et un petit vent nous pousse gentiment. Sylvain et le pote Guillaume s'amusent à chercher les meilleurs réglages de voiles, qu'ils doivent vite abandonner quand les enfants sortent un par un sur le pont, malades et stressés parce que le bateau "penche trop". Moi je savoure la caresse de l'air, la douceur du soleil, la beauté de ses milliers de reflets éclatants sur les vaguelettes, le ballet des oiseaux, le calme et le délicat bercement du bateau. J'ai déjà une bonne centaine de photos du soleil se reflétant sur la mer, mais je continue inlassablement d'essayer de capturer ces fabuleuses images, sans que jamais mon appareil n'en saisisse ne serait-ce que la moitié.



Je ne peux pas dire avoir eu pour la mer et la voile un magistral coup de foudre. La mer, longuement vue depuis la plage, me fascinait mais sans m'attirer depuis des années. Quant-à la voile, nos premières sorties me stressaient tellement que souvent je rentrais en me demandant comment proposer à Sylvain de revendre aussi sec le bateau, parce que "jamais je ne m'y ferai !". Mais rapidement aussi, quand je me sentais en sécurité, j'ai éprouvé un sentiment rare et précieux de plénitude. C'est cette émotion, je pense, qui, pénétrant jusqu'à mon âme, m'a fait tomber petit à petit amoureuse de ces escapades. Je ne trouve pas les mots pour décrire ce bonheur infini de remplir ses yeux et son cœur des choses si simples et si merveilleuses que sont le vol des goélands, les couleurs si nombreuses et changeantes du ciel et de la mer, le doux bercement que la mer impose au bateau, la beauté brute de la nature, le silence qui n'en est pas, les nuages gracieux... Il n'y a pas de faux-semblant, en mer. On est nu face à soi-même et le soleil nous éclaire jusqu'au plus profond de notre être, et je n'ai même pas eu besoin d'aller au bout du monde pour comprendre tout ça.

J'aimerais tellement que les enfants puissent voir et s'attacher à cette merveilleuse simplicité, comprendre que la Nature a infiniment plus à nous offrir que ce qu'ils voient et qu'ils prennent plaisir à naviguer... Mais ils s'obstinent à râler tout leur saoul chaque fois que nous proposons une navigation, s'enferment en bas pour lire ou jouer, et nos efforts pour les intéresser ne semblent pas encore payants. 

Sylvain et moi avons envie de repartir 3 ou 4 semaines, mais c'est en janvier que c'est le plus envisageable. Comment motiver les enfants alors que la météo ne sera pas forcément clémente et les températures assez décourageantes ? Faut-il les forcer pour leur donner une chance de partager notre passion, mais au risque de les dégouter ? Faut-il prévoir autre chose, remettre les navigations à plus tard, au risque qu'ils soient trop vite assez grands pour décliner les "plans bateau" ? Ils sont du genre à rester sagement dans leur étroite zone de confort, ce que moi-même j'ai pratiqué pendant plus de 30 longues années. La Vie, le chéri et les copains ont dû parfois me sortir de force de ma zone de confort pour que je me rende compte qu'au delà de mon petit cocon sans horizon il y a de nombreuses choses qui méritent tellement d'être découvertes, goutées, vécues ! Aujourd'hui, si mon cocon reste précieux, j'éprouve un réel plaisir à en sortir et je n'ai plus besoin de me faire violence... Mais que faire pour les enfants ? Ils sont pourtant fiers de tenir la barre, border les écoutes et planifier la route sur le GPS, une fois qu'on s'est fâchés pour les emmener contre leur avis...












L'après-midi passe bien vite, et le soleil saluera notre retour au port en s'étourdissant sous l'horizon dans des couleurs fabuleuses. Je rentre avec mes questions non-résolues.

J'ai renoncé à la responsabilité des apprentissages de Killian, j'avais présumé de mes capacités (et de ma patience !). Il est inscrit depuis fin novembre aux CNED. Je respire, et il retrouve presque un semblant de motivation pour travailler, au moins sur les matières qu'il apprécie. Il est un peu versatile : l'année dernière il adorait le français et cette année c'est la matière la plus horrible qui soit... Je le soupçonne depuis des années de laisser ses feelings avec les professeurs influencer largement ses appréciations. Et en l'absence de professeur, c'est le sujet abordé qui guide ses émotions (et l'amour à travers les pièces de théâtres d'il y a 2 siècles ne l'enthousiasme pas le moins du monde). Les cours sont bien faits, mais il a bien du mal à comprendre qu'il doit mettre les bouchées doubles pour rattraper les 2 mois de retard.




Maintenant, pour rien au monde je ne veux quitter notre bateau, et s'il faut un jour le vendre pour une raison ou une autre, ce serait sans aucun doute un crève-cœur. Mais on ne sait jamais de quoi demain sera fait, alors on se fixe des objectifs à court terme, et on profite à fond ! 



mercredi 28 novembre 2018

Je rectifie : le chirurgien a fini par m'appeler pour me donner le diagnotic ! 😊

lundi 26 novembre 2018

On est fin novembre, la chirurgie s'est bien passée, et il est sorti rapidement de l'hôpital. Mais voilà, 3 semaines après l'opération, on n'a toujours pas le résultat de l'analyse. Je trépigne, et contacte une nouvelle fois le secrétariat du chirurgien pour avoir l'information, mais la secrétaire tente de me convaincre que c'est mieux d'attendre le rendez-vous, fixé au 21 décembre... Je suis déçue par cette posture du chirurgien, même si je conçois qu'il a autre chose à faire que de multiplier les rendez-vous avec sa patientèle. Mais depuis septembre on sait qu'il a une tumeur, on a attendu l'opération pendant 2 mois, et attendre encore un mois et demi après la chirurgie (soit 3 mois et demi entre un diagnostic de tumeur et un résultat anapath !) épuiserait la patience et les nerfs de plus d'un parent.
 
Alors on opte pour le plan B : c'est une copine médecin qui va pour moi consulter le dossier médical de Killian, et qui peut enfin me confirmer que cette tumeur est bien le même méningiome que l'année dernière. L'hypothèse principale du chirurgien, qu'il m'avait exposée en pré-opératoire, est que l'année dernière le méningiome avait dû pénétrer l'os crânien de façon microscopique, et que donc il avait continué à se développer. Cette fois, avec l'ablation totale d'une grande zone d'os crânien, on devrait être tranquille.
 
J'avoue que j'aurai du mal à être sereine pendant encore sans doute 2 ou 3 ans, mais je sais que les contrôles seront réguliers.
 
Pour ce qui est des projets immédiats, ben, c'est franchement en standby. Prochains examens médicaux juste avant Noël, donc, et les suivants en février. Killian se remet bien. Les douleurs sont rares, et essentiellement liées aux points crâniens résorbables qui se baladent sous sa peau. Sa fatigabilité se fait plus discrète, et il prend plaisir à sortir jouer avec des copains. Nombreux sont ceux qui le voient et s'étonnent de le trouver aussi "en forme". C'est vrai qu'il a beaucoup mieux récupéré que l'année dernière, et c'est normal, le cerveau n'ayant pas été touché cette fois-ci.

 
 
Côté boulot, des complications requérant toute l'attention de Sylvain occupent bien ses journées (et à dire vrai, sans cela nous aurions sans doute insisté pour avoir l'opération plus vite, et tenter malgré tout un beau voyage sur 4 ou 5 mois, mais on sait que ces soucis vont s'étaler dans la durée). 
Par ailleurs, l'hiver démarrant, les envies de navigation se font moins pressantes, même si régulièrement on pense à notre voyage avorté, en se demandant sur quel point du globe nous nous trouverions, et quelles beautés nous aurions déjà contemplées. J'ai une pensée aussi pour Valentin, le copain qui devait faire la traversée atlantique avec nous. Lui a renoué avec son plan initial d'aventures, et je lui souhaite sincèrement de pouvoir vivre son voyage pleinement. Laurent, un marin rencontré sur le quai de Port Camargue, part bientôt pour plusieurs mois en Espagne. L'idée de nous aussi passer de bons moments sur la côte espagnole fait son chemin doucement, mai à l'heure actuelle il est difficile de se projeter.
 
La vie s'organise tant bien que mal, et avec plus ou moins d'enthousiasme, il faut l'admettre... Maëlyss est toujours à l'école, puisqu'on avait oublié de la désinscrire, et pour Killian, je mesure maintenant pleinement la difficulté de lui faire suivre sa scolarité sans l'aide du CNED. Des amies ont mobilisé leur réseau pour nous faire avoir tous les manuels scolaires en cours, et je pensais m'en tirer à bon compte. Mais en réalité, il faut étudier les supports, choisir parmi les ressources, préparer, corriger, et parfois, abuser d'Internet pour comprendre (parce que qui sait instinctivement dans quel ordre écrire les atomes qui forment une molécule, hein ?). J'y passe des heures, et suis bien obligée d'admettre mes lacunes et incompétences dans certains domaines : il va sacrément galérer en langues étrangères l'année prochaine, le loulou... Quant-aux maths, quand il me faut moi aussi faire les exercices pour déterminer s'il a juste ou pas, que mon idée de me débrouiller seule me semble mauvaise ! Je devrais avoir un sérieux coup de main pour l'anglais prochainement, et pour tout le reste, qu'il comprenne ce qu'il peut, et il ajustera ses connaissances l'année prochaine ! (après tout, c'est une année de milieu de cycle, donc en 3e, il fera le même programme en plus approfondi).
 
On passera donc l'hiver comme tout le monde, à se cailler sévère dans la grisaille, et peut-être que par masochisme on regardera sur internet des photos des plages antillaises que nous aurions aimé fouler de nos pieds...
 
 

lundi 5 novembre 2018

Killian

Cet article sort nettement du contexte du blog, néanmoins, plusieurs personnes qui ne nous connaissent qu'à travers ce blog ou presque ont souhaité être informés par ce biais de l'état de santé de Killian. 

A défaut d'aventure marine, c'est donc de l'aventure de la Vie que je vais vous parler aujourd'hui. 

Suite à une année bien difficile, nous attendions l'aventure Heimoana avec impatience, un voyage qui nous aurait amenés aux Antilles. Seulement voilà, 10 mois après que notre fils ait été opéré d'une tumeur cérébrale, l'examen de routine qui devait nous rassurer avant le départ fait état d'une probable récidive. Notre rêve s'effondre, mais ce n'est rien par rapport à la douleur de savoir que notre garçon va devoir revivre une hospitalisation et une intervention chirurgicale de la tête.

Contrairement à l'année dernière, où la taille de la tumeur nécessitait une intervention rapide, cette fois l'hospitalisation est programmée presque 2 mois plus tard. On la fait même reculer de 10 jours, pour pouvoir partir en vacances en famille. Il faut bien l'admettre, l'attente a été terriblement longue et anxiogène. Regarder son enfant et se demander qu'est-ce qui se cache sous ses cheveux, et à quelle vitesse cela va-t-il grossir... Une torture ! Les vacances nous avaient vraiment aidé à occuper nos pensées de façon plus positive. Mais une semaine avant l'hospitalisation, la découverte d'une nouvelle "bosse" sur son crâne nous plonge dans un état second. Quelques jours après, Killian et moi semblons deviner l'émergence de 2 autres bosses, à distance de la zone opérée l'année dernière, ce qui accroit encore le stress.

Killian passe une IRM et un scanner en urgence, avant la chirurgie. Les imageries révèlent une augmentation légère de la masse suspecte, mais ne sont absolument pas parlantes sur le reste du crâne. Loin de me rassurer, cette annonce me rappelle celle du mois de mai : "oui, il y a un épaississement osseux, mais aucune trace suspecte, tout va bien", qui sera contrariée lors des examens suivant : "il y a une masse".

Le chirurgien maintien son opération comme prévu. Et moi je me demande si ces 2 dernières bosses sont réelles, ou si mon imagination me joue des tours, mais je sais que le doute m'habitera pendant encore des semaines.

Dimanche soir, on rentre à l'hôpital. L'intervention est prévue à la première heure le lendemain. Du haut de ses 12 ans, Killian est fortement angoissé, et pourtant il se montre courageux comme depuis le début de ce bazar. Il a plus conscience des choses que l'année dernière... Je le serre fort dans mes bras, ses cheveux sentent tristement la Bétadine, et j'ai envie de pleurer. Je lui explique que oui, la vie est injuste, mais que dans chaque épreuve il faut puiser des ressources pour devenir plus fort. Que parce qu'il endure la peur et la douleur, il sera plus courageux. Que dans ce genre d'évènements on expérimente la bienveillance de nos proches et amis, et que mine de rien, c'est un sacré cadeau quand on patauge dans la boue. Il finit par s'endormir dans mes bras.

Le lendemain, départ au bloc à 7h30. Je suis presque sereine : j'ai une confiance aveugle dans le chirurgien, et je sais que les accidents d'anesthésie sont quand même hyper-rares.

La chirurgie dure approximativement 3h. A 11h30, je commence à trépigner. Je me doute que l'intervention n'a réellement commencé qu'à 9h ou presque. Je regarde les minutes s’égrener, lentement. Midi. La visite d'une amie le matin et un bouquin m'ont bien aidée à patienter, mais là je commence à perdre ma zénitude. Midi trente. Treize heures. L'angoisse est franche. J'essaie de me changer les idées en allumant la télé : à quelques jours du centenaire de l'armistice, le seul sujet abordé est la guerre 14-18, la dure vie des combattants, et le nombre phénoménal de morts. C'est tout ce qu'il fallait pour me remonter le moral... ou pas ! J'aurais eu une nette préférence pour un reportage sur un quelconque village de France en peine de commerces de proximité et de médecins, mais je fais avec ! Ca me canalyse quelques minutes de plus, et c'est déjà ça. 

13h45, j'ai les larmes aux yeux et suis sur le point de paniquer quand le chirurgien fait enfin son entrée dans la chambre, et nous dit immédiatement : "tout va bien, tout s'est bien passé". Puis on se dit bonjour, et on parle de l'opération. Il doit avoir l'habitude des parents au bord de la crise de nerf...

Il nous redit ce qu'il a fait, exactement ce qu'il avait annoncé depuis septembre : il a découpé un "volet", soit un bon morceau de crâne comprenant toute la zone qui semblait affectée (10cm sur 10cm) ; puis il a découpé dans l'épaisseur son crâne de l'autre côté, d'une taille équivalente au trou qu'il venait de créer. Enfin, il a reposé sur le trou béant l'os-même de Killian, qu'on espère sain. Cela évitait de devoir faire fabriquer une prothèse sur-mesure, pour laquelle il aurait fallut une nouvelle chirurgie dans quelques semaines. Ca s'appelle craniectomie et cranioplastie. Les termes médicaux sont aussi barbares que la technique, cependant, ce médecin est humain, compétent et malgré la complexité de la technique il a eu à cœur de favoriser ce qui serait le moins lourd pour Killian.

Killian a donc maintenant un crâne reformé, dont les deux os temporaux sont moitié plus fin que la normale, mais qui vont ré-épaissir pour que la boite crânienne reprenne complètement sa fonction protectrice. Et une cicatrice énorme, qui semble partir d'une oreille à l'autre. Je ne le saurai vraiment que dans quelques jours, quand nous aurons enlevé l'énorme pansement qui recouvre toute sa tête.

On attend impatiemment de pouvoir le retrouver en salle de réveil, mais le temps s'écoule lentement. L'arrivée de 2 amis nous aide à passer le temps. Quand enfin on le rejoint, il est groggy, mais éveillé. Son visage est un peu enflé, le pansement lui mange le visage, et il a la panoplie presque complète du post-op : perfusions, scope qui bipe en permanence, pompe à morphine et sonde urinaire. Pour la première fois, l'hôpital me semble hostile. Je m'étais jusqu'à présent toujours sentie "en terrain connu", même si j'allais voir des amis dans des hôpitaux que je ne connaissais pas. Mais cela fait maintenant 4 ans que je n'exerce plus ( à part quelques remplacements en maison de retraite), et c'est mon enfant qui est seul dans ce coin de la salle de réveil. Je me surprends à détester ce lieu.

Il émerge doucement. Nous raconte des blagues : "c'est 2 fous qui sont en voiture....". Il va bien. Je commence à respirer. Il nous faudra attendre encore 2 semaines environ pour avoir le résultat ana-path du prélèvement, et savoir à quoi nous en tenir.

C'est drôle, la vie. Jusqu'à présent, j'avais du mal à comprendre que les familles se mettent dans des états de stress pas possible quand leur proche partait au bloc, parce que dans ma pratique infirmière je savais que c'est extrêmement rare qu'il y ait un problème au bloc, surtout si le patient à moins de 80 ans. Les complications viennent généralement après : infection à un germe résistant, mauvaise cicatrisation, escarres... Alors ça me faisait doucement sourire quand je les voyait regarder leur montre en permanence. Et puis, j'ai fait pareil. J'ai sauté un repas parce que je n'aurais tout simplement rien pu avaler, j'ai regardé l'heure si souvent que j'ai faillit user ma montre. J'ai relu des paragraphes de bouquin parce que mon esprit n'était pas dans le livre.

Mais ce soir, mon enfant va bien. Il dort paisiblement, après avoir mangé. J'écoute sa respiration tranquille, et grave dans mon coeur, encore une fois, l'urgence de vivre. Vivre chaque instant pleinement. Arrêter de reporter à demain le plaisir de profiter des siens. Et répéter encore et encore : "je t'aime !".